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Journées théâtrales de Carthage
 
« Le Théâtre dans la Cité » 12 - 21 novembre 1999

Depuis leur création en 1983, « Les Journées Théâtrales de Carthage », ont toujours eu le souci, outre leur naturelle vocation arabo-africaine, de s'ouvrir sur les théâtres du monde. Leurs principaux objectifs sont de faire découvrir les nouvelles créations théâtrales, de développer la coopération entre professionnels, d'élargir les réseaux de distribution... Cette neuvième et dernière session du siècle s'est ouverte sous le signe du « Théâtre dans la Cité ».

Le programme a été aussi riche que varié et fécond. Deux colloques d'importance s'y sont tenus : l'un sur « Les Réseaux », l'autre sur « Le Théâtre dans la Cité » ; 94 représentations théâtrales en provenance de 30 pays différents, réparties dans 11 espaces de théâtre de la capitale tunisienne. Certains spectacles sont sélectionnés pour participer à un concours avec un Jury international dont faisait notamment partie Robert Abirached pour la compétition officielle ; d'autres sont seulement invités de l'étranger; enfin un troisième volet intitulé « Panorama du théâtre tunisien » donne une idée de la richesse actuelle de l'actualité théâtrale en Tunisie.

Louise Doutreligne nous raconte.



La Compagnie Influence, dirigée par Jean-Luc Paliès, a présenté Vita Brevis, que j'ai librement adapté du roman de Jostein Gaarder au dernier festival Off d'Avignon.

Nous avons eu le plaisir de rencontrer à cette occasion, M. Mohamed Mediouni, directeur des Journées Théâtrales de Carthage venu assister à une représentation. Il nous a aussitôt demandé de participer aux prochaines Rencontres de novembre.

Il faut rappeler que, depuis quelques années, se développe un réseau d'échanges culturels méditerranéens grâce notamment au travail considérable accompli par l'IITM (Institut International des Théâtres de la Méditerranée), fondé par l'espagnol José Monléon et dont le président du réseau français est Robert Abirached.

Jean-Luc Paliès, cheville ouvrière du réseau francilien, a pu, la saison dernière, entamer un travail de collaboration avec l'ISADAC (Institut Supérieur d'Art Dramatique et d'Animation Culturelle) de Rabat au Maroc, dirigé par Ahmed Massaïa. C'est d'ailleurs ce dernier qui a conseillé à M. Mediouni de venir voir notre spectacle en Avignon.

Tunis, le 12 novembre. La troupe au complet - acteurs, auteur, metteur en scène et techniciens - de Vita Brevis, arrive à l'Hôtel International de Tunis, avenue Bourguiba en pleine soirée du vendredi, premier jour du festival. Le hall du grand hôtel, terriblement enfumé, grouille d'une foule extrêmement dense. Grandes embrassades, retrouvailles, présentations... Nous sommes tout de suite accueillis par Ahmed Massaïa .… Mais il est déjà plus de minuit, et le lendemain, dès 9 heures, nous devons être à pied d'œuvre. Jean-Luc Paliès et moi-même pour le colloque sur les "Réseaux", et nos techniciens pour entamer le parcours habituel du combattant inhérent à ce genre de manifestation : s'informer quant à la salle, le matériel, les techniciens tunisiens etc... Courts palabres sympathiques, puis direction la chambre.

Colloque sur "Les Réseaux", les 13 et 14 novembre . Les réseaux sont en fait des associations qui regroupent, soit par affinités, soit pour des raisons géographiques, des directeurs de théâtre, des metteurs en scène, des acteurs, des agents, etc., afin de favoriser les échanges interculturels et faciliter l'accès aux informations essentielles pour le développement de l'activité théâtrale. Faire partie d'un réseau, c'est un état d'esprit. C'est concevoir les choses de façon multilatérale avec d'autres partenaires qui partagent les mêmes enjeux artistiques, voire financiers. La qualité du réseau c'est son fonctionnement horizontal - pas de structure verticale, pas de direction, pas d'ordre venu d'en haut -, sa rapidité de communication, le renouvellement permanent de ses adhérents, la responsabilité de chacun. On est d'abord là pour donner, pas pour prendre! Ou alors pour rien, pour écouter, faire acte de présence. Le réseau, c'est la confiance aux cultures des autres pays. Réseau... mot lié à la technologie (téléphonie, autoroutes...). C'est donc en effet un outil pour communiquer. On dénombre à l'heure actuelle plus d'une cinquantaine de réseaux culturels de par le monde.

M. Lassaâd Ben Abdallah, responsable de l'organisation du colloque, souhaitait que ces débats ouvrent sur le développement et la distribution des oeuvres du Sud dans le Nord, mais aussi enrichissent les échanges Sud-Sud.

Une nombreuse audience assiste à ce colloque. Très peu de Français, je citerai Monique Blin et Patrick Le Mauff (ex et futur directeurs du festival des Francophonies de Limoges), Daniel Girard (directeur du Centre National des Écritures du Spectacle de La Chartreuse) ; de nombreux représentants des pays arabes (Irak, Iran, Égypte, Jordanie, Liban, Syrie, Tunisie, Maroc, Palestine) et de l'Afrique noire (Bénin, Sénégal, Côte d'Ivoire, Burkina Faso) ; quelques représentants de l'Italie et de l'Espagne, dont José Monléon, fondateur de l'IITM.

La question la plus récurrente reste la difficulté à faire circuler le théâtre arabe. Premier constat : l'auteur de théâtre arabe n'existe pas car il n'a pas de statut. En tant qu'auteur et représentante de la Commission Théâtre de la SACD, j'ai abordé la question du droit d'auteur dans les pays arabes et d'Afrique noire, et dans des festivals comme celui-ci par exemple. Il m'a été répondu de façon presque unanime que c'était du ressort des troupes qui représentaient les oeuvres, et non de celui des organisateurs.

Plusieurs Africains ont souligné que dans leurs pays respectifs, tous les droits passaient par l'État et qu'ils rencontraient d'énormes difficultés à mettre en place des sociétés ou même des associations indépendantes pour défendre leurs droits d'auteur.

Pour la dixième édition 2001 des Journées Théâtrales, les participants ont lancé l'idée de constituer un réseau arabo-africain qui viendrait enrichir et s'enrichir de l'expérience des réseaux existants.

Montage et répétition du spectacle Vita Brevis . Pendant le colloque, nos techniciens découvraient la salle Mohamed El Agrebi, ancienne chapelle au plancher chaleureux, transformée en École de Théâtre dans le quartier Omhran, un peu excentré de Tunis et situé dans une zone pavillonnaire. Ils rencontraient les techniciens et cherchaient le matériel promis pour le montage du spectacle ...

Le soir, ambiance chaleureuse et décontractée autour d'un couscous de poissons agrémenté de jolies mélopées tunisiennes accompagnées au luth. Retour à la réception de l'Hôtel International toujours aussi enfumé, où grouille de plus en plus de monde. Pas un fauteuil de libre..., des vedettes de la télévision algérienne, marocaine ou égyptienne arrivent, les télés et les radios sont là... Nous nous échappons sur l'avenue Bourguiba, curieusement déserte pour un samedi soir encore assez chaud... pas de cafés, pas de terrasses, peu, très peu de promeneurs, presqu'exclusivement masculins....

La programmation du festival . Les spectacles en compétition provenaient de Syrie, d'Afrique du Sud, de Palestine, du Bénin, d'Irak, du Burkina Faso, d'Arabie Saoudite, du Cameroun, d'Algérie, de Guinée, du Liban, du Sénégal, de Jordanie, du Nigéria, du Koweit, du Maroc, du Qatar, du Soudan, d'Égypte, de Syrie, de Tunisie. Les spectacles invités venaient de la République Populaire de Chine, de France, d'Espagne, de Roumanie, d'Italie, de Russie, du Québec, du Portugal, d'Allemagne, de Palestine. Enfin « Le Panorama du Théâtre Tunisien » proposait 11 spectacles tunisiens.

Dans son allocution d'ouverture, M. Abdelbaki Hermassi, ministre de la culture, a mis l'accent sur le soutien constant du Président Ben Ali à la culture - dont le budget sera doublé - et a souligné la bonne santé du théâtre tunisien et le caractère que revêt une telle manifestation considérée comme un jalon important sur la voie du développement culturel global que vit la Tunisie à l'heure du changement et des réformes.

Spectacle d'ouverture au Théâtre municipal - lambris, dorures et statues : Opéra de Beijing de Jiansu's, sous forme réduite à 3 interprètes et orchestre... mais qui a ébloui l'assistance. Le lendemain, spectacle tunisien d'une jeune auteur débutante, Chama Ben Chaâbane, Sonate d'automne, mis en scène par Hatem Derbel et très bien interprété, tout particulièrement pour les rôles féminins.

J'ai pu noter également : Aberrations du Documentaliste d'Ezechi el Garcia-Romeu et Françoise Toumsu, un autre spectacle français, invité non par les réseaux mais par le canal plus officiel de l'Institut français de coopération, la jauge est limitée à 40 spectateurs qui, tels des initiés, regardent un marionnettiste étrange manipuler des figurines et tenter de résoudre l'énigme du monde ; Eden Paradise, spectacle tunisien sur les derniers soupirs de Rimbaud, de l' auteur, metteur en scène et scénographe Hassen El Mouadhen. Il semble très inspiré par Mesguich dont il ne connaît pourtant le travail que par les écrits et photos. La traduction simultanée d'un ami tunisien Salem Labbene, journaliste et homme de théâtre, m'a permis de suivre toute la représentation d'une très belle tenue et pleine d' humour. Ne participant que quelques jours aux Journées Théâtrales de Carthage, et jouant moi-même dans Vita Brevis, je n'ai malheureusement pu voir que très peu de spectacles.

Colloque sur « Le Théâtre dans la Cité » les 15, 16 et 17 novembre . Organisé par le Ministère de la Culture tunisien, ce colloque a été suivi par un public nombreux et attentif. Il s'est entièrement déroulé en langue arabe (avec traduction simultanée) à l'exception des interventions en français de Robert Abirached, René Rizzardo, José Monléon, Monique et Alain Léonard (Festival Off d'Avignon), de Daniel Girard, et de celle en allemand du Dr Manfried Linke.

Des interventions très savantes et très historiques repartant des Grecs et de leur cité, ont été présentées par des intellectuels et des universitaires réfléchissant à la fonction du théâtre dans la Cité..., rappelant que la cité n'est pas seulement un ensemble de centres commerciaux, de banques et autres, mais qu'elle est aussi un lieu de diffusion du savoir et de la culture. Le théâtre est actuellement confronté à trois défis : l'inégalité sociale, l'absence de vie culturelle dans les banlieues et les problèmes de financement.

Paul Chaoul, poète, dramaturge et rédacteur en chef du journal libanais El Mustakbal a tenu quelques propos sévères sur l'image traditionnelle du théâtre, et a émis le souhait qu'il se libère de sa fonction de miroir de la société qui a maintenant ses systèmes propres de communication - médias, journaux, etc. Seuls, Alain et Monique Léonard, à propos du Off d'Avignon, ou José Monléon (IITM) ont parlé d'expériences concrètes. Dans un quartier sud de Madrid, par exemple, un atelier d'écriture théâtrale a été initié avec 10 auteurs contemporains espagnols autour du thème : « Le Grand-Père et la mémoire ». Cet atelier a abouti à des textes joués par 50 acteurs qui ont été programmés en octobre 1999 dans un festival des banlieues de Madrid, « Madrid Sud ». Le Off Avignon 2000 mettra quant à lui l'accent sur l'auteur, son statut et sa place dans la chaîne théâtrale.

Les différents intervenants se sont inquiétés des défis de la mondialisation qui risque d'effacer peu à peu les efforts des créateurs. Car, là où tout est domination, marchés et profits, on gommera les différences, les particularités. La mondialisation uniformiserait l'Art pour en faire un produit de consommation de masse ou le rejeter, le marginaliser et enfin le détruire. Restons vigilants !

À l'issue de chaque journée de colloque, avait lieu une remise de médailles de la ville de Tunis à des personnalités marquantes du théâtre de la Méditerranée. Je citerai notamment l'espagnol José Monléon, infatigable voyageur, fondateur de l'IITM - qui s'est revendiqué aussi comme arabe par son deuxième nom Benasser ; le comédien égyptien Yahia Fakhrani, très jovial et qui a beaucoup fait rire en rappelant ses débuts d'acteur à Carthage ; la comédienne irakienne Fatma Al-Rébiî, qui a fondu en larmes, très émue après plus de dix années d'absence, et a fait craquer toute l'assistance.

Les colloques ont aussi l'avantage du plaisir des rencontres. Je voudrais tout particulièrement citer Leïla Tabel, actrice magnifique et femme intelligente avec une telle tristesse dans le regard, avec qui nous avons pu discuter autour d'un café et de délicieuses pâtisseries. Nous nous sommes quittés en prenant rendez-vous dans un proche avenir.

Leïla est la collaboratrice d'Ezzedine Gannoun, auteur, metteur en scène et directeur d' un ancien cinéma transformé en théâtre, El Hamra, dans un quartier chaleureux et populaire de la Médina de Tunis où nous nous retrouvions souvent. La dernière création de la pièce de Gannoun, Les Feuilles mortes venait de remporter un grand succès et une tournée internationale est prévue.

Les représentations de Vita Brevis, le 16 novembre . Les conditions techniques de la salle Agrebi étaient fort différentes de celles annoncées sur la fiche… Heureusement la Compagnie Influence travaille avec une équipe solide, et cela a permis de donner libre cours à son imagination et son sens de l'improvisation... Renaud de Manoël, homme orchestre et acteur magnifique, a notamment déployé une énergie étonnante, avant même d'entrer en scène, pour terminer le montage lumières en temps et en heure, en véritable « homme de théâtre » dans toute l'acception du terme. Jean-Luc Paliès, a, de son côté, inventé au fur et à mesure du spectacle, une conduite lumières avec 12 projecteurs au lieu de 40 ! Le décor a été réalisé avec les rideaux et estrades trouvés sur place et tous les accessoires et éléments de décors que nous avions eu la bonne idée d' emporter avec nous. La journée s'est déroulée, heureusement dans une relative bonne humeur.

À 18 heures, première représentation, salle pleine à craquer....

Grâce à l'aide d'un ami marocain, Bousselham Daïf, jeune auteur et metteur en scène, et à l'ingéniosité de notre administratrice Florence Joly, nous avons pu imprimer et distribuer un programme en arabe et en français indiquant le déroulement des séquences. Beaucoup de jeunes étudiants très enthousiastes, nous ont réclamé des autographes et auraient souhaité prolonger les discussions à la fin du spectacle.

À 21 heures, nous devons malheureusement enchaîner pour une deuxième représentation … dans une salle à moitié pleine. Nous avons regretté ces deux représentations le même jour, qui étaient prévues, au départ, sur deux dates différentes. Et, ce même soir, au théâtre municipal, en plein centre ville, en face de l'hôtel international, se donnait un spectacle égyptien ... Ici, les vedettes égyptiennes sont des stars car elles font le quotidien des feuilletons à la télévision....comme partout! Pour anecdote, Leïla Tabel m'a raconté qu'à Tunis, il est arrivé plusieurs fois que des gens déplacent la date et l'heure de leur mariage pour ne pas rater le feuilleton...!

Compte tenu du plaisir que nous avons éprouvé à participer aux différents colloques, à rencontrer des artistes, journalistes et agents culturels, à voir des créations d'autres pays, je persiste à croire qu'il faut poursuivre toutes les expériences qui permettent de marquer de notre présence, tant au niveau du droit d'auteur qu'au niveau de la présentation des réalisations artistiques, les manifestations dans ces pays aux expériences et histoires si différentes.

Il faut souhaiter cependant que l'énergie que nous avons déployée pour faire aboutir ce projet, aux plans artistique, administratif et technique, puisse contribuer à améliorer concrètement toutes les formes d' échanges et à mettre en place de façon effective la reconnaissance du statut d'auteur de ces pays, la diffusion de leurs oeuvres et le respect de leurs droits.

Je voudrais, pour terminer, saluer de nouveau l'initiative de Mohamed Mediouni et de toute son équipe qui ont organisé ces rencontres multiculturelles d'une importance fondamentale pour aujourd'hui et pour demain.

Louise Doutreligne, 28 novembre 1999