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En tête à tête avec Écritures vagabondes

Entretien avec Monique Blin conduit par Sabine Bossan

 

Tu as dirigé durant seize ans le Festival international des francophonies de Limoges. Quelle est l’origine de l’association Écritures vagabondes que tu as créée voici maintenant cinq ans
Écritures vagabondes est la suite logique de mon travail à Limoges : organiser des rencontres d’artistes de différentes origines afin de leur permettre de travailler ensemble. Tous les artistes du continent africain invités au Festival de Limoges restaient sur place pour voir le spectacle des autres, ce qui représentait une démarche très importante. Ensuite il y a eu la création de la Maison des auteurs et les résidences dans le but de faire cohabiter des auteurs du Sud et du Nord.
Lorsque j’ai quitté le Festival de Limoges, mon objectif a été de faire l’inverse : me rendre dans les pays du Sud pour mieux connaître les réalités de terrain. L’important était selon moi de faire fructifier dans l’autre sens l’expérience acquise.

Quand tu as demandé aux auteurs de t’accompagner, était-ce en réponse aux besoins des pays du Sud, au besoin de faire partager cette richesse aux auteurs, ou les deux
Les deux à la fois. Chaque fois que je me déplace dans ces pays-là, je remets mes compteurs à zéro. Quand je suis à Bamako ou à Lomé avec les auteurs je leur dis que « l’on va faire du remue-méninges ». Il est indispensable de ne pas se contenter de théories ou de lectures de journaux, mais d’aller sur le terrain afin de comprendre ce qui s’y passe. Tous les auteurs du Nord que je convie dans le Sud en reviennent différents. Par la suite, des liens se nouent, les auteurs continuent de s’écrire grâce à Internet. Le but est de dépasser nos certitudes. Ces auteurs ne sont pas là en vacances mais pour apprendre. On s’envoie beaucoup d’articles ou de livres, c’est une circulation hors du commun qui dépasse ce qui se fait d’habitude. Écritures vagabondes répond à un besoin. Il n’existe pas à ma connaissance d’association semblable à la nôtre.
Plusieurs auteurs réalisent des carnets de voyage, qui marquent leur parcours depuis le jour de leur arrivée et leur évolution un an après. L’écrivain québécois, Philippe Ducros, a traversé ses Amériques pour entrer pour la première fois dans le Proche-Orient, au Liban, en Syrie, plus tard en Palestine parce qu’il voulait en savoir davantage et c’est cela qui compte.

Est-ce que les auteurs des pays en situation difficile ont envie de partir vers d’autres pays
Tout intellectuel, issu du continent africain en particulier, a besoin de voir ce qui se passe ailleurs car il est très difficile de trouver des livres, de voir des spectacles sur place. Nous emportons des valises d’ouvrages – les auteurs contemporains s’arrêtent très souvent malgré eux à Claudel dans les bibliothèques des Centres culturels français – afin que les livres circulent entre les auteurs en résidence. Ensuite, chacun s’approprie des livres dans le but de les faire circuler à son retour. Quand on demande à Moussa Diagana, un auteur Mauritanien, s’il a besoin qu’on lui apporte quelque chose, il répond invariablement : « Des livres, des livres, plein de livres ». C’est presque aussi important que d’avoir assez à manger.
Quelques auteurs ont la possibilité de faire des allers-retours, plus ou moins longs, entre leurs pays et la France. À terme, ils retournent toujours chez eux.

Est-ce que certains auteurs ont subi des censures dans leur pays
Il existe déjà la censure économique, car pour monter un spectacle il faut dépenser une énergie folle. Tous les auteurs exercent un autre métier. Ils écrivent la nuit, ou bien quand ils le peuvent et quelquefois cela prend beaucoup de temps Moussa Diagana est un écrivain qui vit de son métier au PNUD, mais son travail l’occupe tellement qu’il ne dispose que de quelques heures par mois pour écrire. Je pense qu’on a le devoir d’accompagner ces auteurs-là pour leur apporter un peu d’oxygène.

Notre réseau culturel français à l’étranger aide-t-il à la représentation, à la production, à des missions Aide-t-il ces auteurs dans leur propre pays
Ce réseau culturel apporte aux auteurs une reconnaissance, parce qu’ils sont en temps normal livrés à eux-mêmes. Le nombre de manuscrits qui existent, que l’on ne connaît pas et qui sont de qualité est important C’est en accompagnant les auteurs, que les Centres culturels français leur permettent cette reconnaissance.
Dans le Sud, la tradition du conte est très importante, les lectures n’existent pratiquement pas. Les auteurs se rendent compte dès les premières lectures qu’ils peuvent trouver un auditoire, faire passer leurs textes, intéresser les jeunes comme les moins jeunes. En décembre 2005 nous irons à Lomé pour un chantier d’écriture avec François Rancillac de la Comédie de Saint-Étienne. Nous avons négocié avec le directeur du Centre culturel français de Lomé, comme avec celui de Cotonou, de faire des lectures de Sony Labou Tansi. C’était un très grand auteur qui est décédé il y a dix ans et il est à mon sens important de lui redonner toute sa valeur. C’est un artiste qui a bousculé la langue française, il a été un initiateur pour sa génération.
Les lectures publiques ne sont pas encore entrées dans les mœurs. Après plusieurs résidences à Bamako, on a encouragé les auteurs à se constituer en association. Celle-ci a pour nom « Seben », qui signifie talisman. À Lomé, les auteurs ont créé « Escales d’écriture ». À la fin des résidences ou chantiers, ils prennent des initiatives, continuent à réaliser différentes actions, notamment des lectures.

J’associe souvent Sony Labou Tansi et Bernard-Marie Koltès. Selon moi, ils ont tous deux été des défricheurs. Koltès, c’est l’ouverture vers l’étranger, et Sony Labou Tansi c’est quelqu’un qui avait compris l’importance de ton festival et ce qu’il pouvait engendrer en faveur du continent africain.
Il avait compris les enjeux du théâtre. Il a commencé par créer une compagnie, le Roccado Zulu Théâtre, et il écrivait pour elle. Le Festival de Limoges lui a permis de circuler avec sa troupe. Malheureusement, après son décès il y a eu cette guerre à Brazzaville, et tous les comédiens se sont dispersés. Sony voulait circuler sur sa terre, dans les divers pays d’Afrique, il ne voulait pas se fixer en France où il aurait pu faire une autre carrière. Pour en revenir à Koltès, les Africains aiment beaucoup lire Koltès et Lagarce, c’est un langage qui leur parle, avec eux ils apprennent à dire « je ». En Afrique, le « nous » prime, et ce « je » est ici important.

Est-ce que ces auteurs sont liés comme chez nous à des compagnies ou à des théâtres
Il n’y a pas de théâtres et peu de compagnies, les représentations se passent au Centre culturel français, dans des festivals qui ne sont pas du tout soutenus par leur ministère de la Culture. Car généralement, pour lui, c’est le prestige qui compte le plus, plutôt que de « cultiver son propre jardin » Il y a quelques constructions de lieux de plein air, quatre murs… Les représentations y sont très souvent gratuites ou très peu chères, car le public ne peut pas se permettre de débourser beaucoup pour aller au théâtre. C’est pourquoi Écritures vagabondes encourage les auteurs à des petites formes, des mises en espace, des lectures publiques.

Pourquoi le Liban comme premier choix
C’est le fruit d’une réflexion avec le Centre Wallonie-Bruxelles, la Maison du geste et de l’image de Paris, et la maison de la Culture de Grenoble. En 2000, on savait encore peu de choses sur le Liban. Il y avait eu la guerre, beaucoup de Libanais avaient quitté le pays, et il était important de se rendre là où il n’existe pas grand-chose. Il y a des pays enclavés pour des raisons politiques, il est nécessaire de côtoyer les artistes qui y vivent. Il faut témoigner de la réalité du monde arabe qui est aujourd’hui dans le centre de l’actualité. J’y avais déjà fait venir des artistes en 1995. La résidence organisée à Alep en 2004 a été très constructive, on a beaucoup appris de cette civilisation qui est l’une des plus anciennes du monde, comme de ses jeunes dramaturges. Je dois dire que le Centre culturel français de Damas a fait un travail extraordinaire pour trouver ces jeunes auteurs, faciliter l’organisation, les échanges. L’accueil a été remarquable.
Nous avons un nouveau projet avec ce Centre culturel français : inviter deux auteurs francophones et deux auteurs arabophones, les pièces des auteurs francophones seront montées par des arabophones, et inversement. Les spectacles circuleront, les textes traduits seront édités dans les deux langues. Il est très important de sortir de notre francophonie car il y a beaucoup de pays qui ne parlent pas le français La langue française est plus un instrument politique et économique qu’un instrument culturel.

Peux-tu m’expliquer quelles différences il y a entre une résidence et un chantier
La résidence, c’est inviter des auteurs aînés, des jeunes auteurs, les mettre ensemble, les immerger dans un pays, leur proposer des activités de lectures dans les bibliothèques, les universités, des moments de travail ensemble et des moments de liberté totale, à leur retour, ils doivent écrire un manuscrit.
Le chantier, c’est inviter des jeunes auteurs, un metteur en scène, un auteur du Nord et un auteur du Sud aînés, arriver sur le terrain avec cinq ou six auteurs sélectionnés par nos partenaires sur place, embarquer aussi cinq ou six comédiens. Les auteurs travaillent ensemble, leur texte est ensuite mis en espace ou lu par les comédiens dirigés par le metteur en scène, afin de mettre en évidence le passage de l’écriture à la scène. Souvent le théâtre africain est très explicatif, il y a de longs monologues, ici on donne des clés pour mieux saisir l’écriture dramatique.
Ce qui représente à nos yeux un grand intérêt relève des relations qui prennent forme avec des partenaires solides, comme le Nouveau Théâtre d’Angers, la Comédie de Saint-Étienne, le CDN d’Orléans, le Panta Théâtre de Caen. Ils travaillent avec nous, nous accompagnent sur le terrain, peuvent accueillir une lecture issue des travaux, un auteur pendant quinze jours ou trois semaines. Avec la Comédie de Saint-Étienne par exemple, le travail avec l’école de comédiens pour ces jeunes auteurs est considérable.
J’ai souvent refusé des demandes de résidence. Nous ne devons pas nous disperser, car le suivi des auteurs est très important après la résidence. Nous n’avons pas le droit de les décevoir. Il est essentiel qu’Écritures vagabondes conserve son essence artisanale.


Écritures vagabondes

L’événement fondateur
En mai 2000, à l’initiative de Monique Blin, dont c’est la dernière mission en tant que directrice du Festival des Francophonies en Limousin, neuf écrivains de théâtre francophones et une photographe, venus d’Afrique, d’Amérique, d’Europe et du Moyen-Orient sillonnent le Liban durant un mois. Ils partent avec Monique Blin, à la rencontre d’un pays, de ses habitants, de sa culture, de ses différences et de ses difficultés.
Cette « résidence », d’un nouveau genre, véritable immersion dans une autre réalité, conduit à l’écriture de neuf pièces de théâtre, inspirées d’une thématique commune « les frontières » et toutes singulièrement pénétrées des impressions et des réflexions suscitées par leur périple au Liban.
À l’issue de cette résidence, les auteurs – Florent Couazo-Zotti, Éric Durnez, Carole Fréchette, Valérie Frey, Mohamed Kacimi, Joe Kodeih, Koffi Kwahulé, Yves Laplace, Robert Marinier, Jean-Yves Picq – décident de constituer une association Écritures vagabondes, afin de faire perdurer cette expérience singulière, fertile, féconde, nécessaire.
Monique Blin a assuré la présidence de ce magnifique projet jusqu’en 2005. Mohamed Kacimi en est aujourd’hui le président.

Les objectifs de l’association et les approches mises en œuvre
Écritures vagabondes a pour vocation de mettre les auteurs du Sud et du Nord en contact avec les réalités politiques, culturelles et sociales des pays du Sud qui accueillent ses actions. L’association vise à sensibiliser les auteurs à la vie quotidienne in situ des pays d’accueil en les mettant en relation avec leurs artistes, leurs écrivains et toutes les composantes de la société civile des pays concernés. Elle cherche à tisser des liens entre le monde du théâtre et des pays qui nous concernent et que l’on connaît si mal, afin d’établir un contact plus profond avec ces régions sensibles de notre planète.
Cette mise en relation se fait par le biais de résidences ou de chantiers d’écriture – au Liban, Togo, Mali, Maroc, Cameroun, Syrie, Belgique (Anvers) – qui débouchent à chaque fois sur l’écriture de pièces inspirées par un thème commun ainsi que parfois sur une édition en partenariat avec Émile Lansman.
Écritures vagabondes met en place en même temps plusieurs actions en France et en Europe, en partenariat avec différentes institutions et théâtres, pour l’accueil et la promotion des oeuvres des jeunes dramaturges des pays du Sud. Plusieurs textes nés des résidences ont fait l’objet de créations.

Un tissage artistique multiforme
Écritures vagabondes
explore toutes les voies possibles pour faire entendre ces textes issus des résidences et des chantiers qu’elle a mis en place. Ces voies peuvent générer dans les pays d’accueil des créations d’associations d’auteurs, voire des projets de constructions de théâtres. On peut citer pour exemple différentes actions entreprises :
• Une politique éditoriale
Écritures vagabondes s’est associée à l’éditeur Émile Lansman pour la publication et la diffusion des œuvres des auteurs ayant participé aux résidences d’écriture. La collection « Écritures vagabondes » compte aujourd’hui dix volumes. site : www.lansman.org
• Des lectures
Avec Louise Doutreligne et « Les Mardis midi des textes libres », au Théâtre du Rond-Point, avec Guy Delamotte, directeur du Panta Théâtre de Caen, avec Gabriel Garran qui a accueilli deux éditions de « Bourlinguer » au TILF (2003 et 2004), avec « Retour de Bamako » programmé au Nouveau Théâtre d’Angers, au Théâtre Éphémère du Mans et au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.
• Des partenariats avec des lieux
Avec l’équipe de la Comédie de Saint-Étienne, très investie depuis quelques années dans les « Chantiers d’écriture » au Togo qui passe commande à des auteurs « maison » avec le Nouveau Théâtre d’Angers et avec le Centre Dramatique National d’Orléans un joli projet de création d’une bibliothèque d’auteurs africains en naissance à Montreuil.
• Des « allers-retours »
Un an et demi après la résidence « Voisinages » au Maroc, quelques auteurs reviennent « sur les lieux du crime » afin d’y faire entendre des textes issus de ce voyage et des nombreuses rencontres qui l’ont émaillé.
Au Togo, Rodrigue Norman poursuit un chemin exemplaire , au même titre que son compatriote Gustave Akakpo, grâce notamment au relais pris par la Comédie de Saint-Étienne.
« Les Chantiers Anversois », demande émanant du Service de coopération et d’action culturelle pour concevoir et organiser, avec des partenaires flamands, un séjour d’écrivains de différentes origines autour du bilinguisme et de la traduction.
Un retour au Liban où se déroula la résidence « Écrits nomades » qui donna lieu à la création d’Écritures vagabondes et où se sont nouées des relations durables avec des artistes du Théâtre Al-Madina et qui se poursuivent avec le nouveau directeur du Centre culturel français.
« La Ruche Sony Labou Tansi », au Mali après trois années d’existence, les jeunes auteurs maliens, regroupés dans l’association Seben, ont jugé opportun d’infléchir le projet vers des séjours à plus forte connotation pédagogique, destinés aux auteurs mais également aux acteurs et metteurs en scène, dans la perspective de nouvelles pratiques de création et de production théâtrales.

Auteurs des chantiers et résidences de 2000 à 2005

Wissam Arbache (France-Liban)
Ibrahim Aya (Mali)
Daniel Besnehard (France)
Boubacar Belco Diallo (Mali)
Mustapha Benfopdil (Algérie)
Geneviève Billette (Québec-Canada)
Michaël de Cock (Belgique néerlandophone)
Alain Cofino Gomez (Belgique francophone)
Stanislas Cotton (Belgique francophone)
Florent Couao Zotti (Bénin)
Valérie Deronzier (France)
Rémi De Vos (France)
Moussa Diagana (Mauritanie)
Aïda Mady Diallo (Mali)
Hawa Diallo (Mali)
Alfred Dogbé (Niger)
Philippe Ducros (Québec-Canada)
Éric Durnez (Belgique francophone)
Fares El Dahabi (Syrie)
Carole Fréchette (Québec-Canada)
Valérie Frey (Suisse)
Hermas Gbaguidi (Bénin)
Ahmed Ghazali (Maroc-Québec)
Gilles Granouillet (France)
Lancelot Hamelin (France)
Brahim Hanaï (Maroc)
David Jaomanoro (Madagascar)
Mohamed Kacimi (France)
Ahmed Kanaan (Syrie)
Jean Kantchébé (Togo)
Élie Karam (Liban)
Koffi Kwahulé (Côte-d’Ivoire–France)
Eudes Labrusse (France)
Koulsy Lamko (Tchad)
Yves Laplace (Suisse)
Véronika Mabardi (Belgique)
Robert Marinier (Canada-Ontario)
Hakim Marzouki (Tunisie-Syrie)
Dimitri Melki (Liban)
Arezki Mellal (Algérie)
Rodrigue Norman (Togo)
Idi Nouhou (Niger)
Marcel Oroufico (Bénin)
Jean-Yves Picq (France)
Olivier Py (France)
Dany Salgado (Catalogne-Espagne)
Tiecoro Sangaré (Mali)
Amr Sawa (Syrie)
Michèle Sigal (France)
Christian Siméon (France)
M’Bamakan Soucko Coulibaly (Mali)
Léonard Yakanou (Togo)
Jumana El Yasini (Irak-Syrie)

Écritures vagabondes reçoit le soutien du ministère de la Culture et de la Communication (DMDTS, CNL, DRAC – Île-de-France), du ministère des Affaires étrangères, de l’AFAA, de la SACD, de « Beaumarchais ».
contact : 302 rue des Pyrénées – 75020 Paris – tél. + 33 (0)1 43 49 68 55
www.ecritures-vagabondes.org
blinmonique@noos.fr