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État critique
Michel Lengliney
État critique
Gérard Jugnot, Annik Alane
Actes du théâtre n° 16.[ imprimer ]
Observez-le bien ce petit homme… On dit qu’il est laid, dépressif, sans charme : il ne dément pas ! Jamais il n’a su regarder une femme en face, alors il court les amours tarifées. Il aurait voulu être un grand poète mais à peine est-il un poète moyen. Un jour, il rencontre la femme d’un écrivain de génie. Et soudain, la jalousie littéraire va lui donner des ailes. Cette femme est belle, lumineuse, inaccessible… Qu’importe ! Il va la visiter sans relâche, la séduire avec une infinie patience. Essayer de s’approprier une parcelle du génie de l’autre en lui volant sa femme… Ce petit homme, dans un état critique, c’est Sainte-Beuve. Cette femme lumineuse, inaccessible, c’est Adèle Hugo. Femme de Victor…

« Michel Lengliney maîtrise les techniques de la comédie, il écrit bien et ses mots font mouche. Une pièce à voir sans restriction. »
Le Figaro Magazine, 19 novembre 2002

« Michel Lengliney a réussi un petit joyau littéraire, plein de fantaisie et d’humour, marqué par des répliques savoureuses. »
Michèle Lévy-Taieb, Actualité juive, 21 novembre 2002

Création au Théâtre Fontaine, 15 octobre 2002.
Mise en scène : Éric Civanyan. Décor : Jacques Oursin. Costumes : Anne Brault. Lumière : Gaëlle de Malglaive. Avec : Gérard Jugnot, Annik Alane, Émilie Alibert, Julie de Bona, Lorella Cravotta, Hélène Seuzaret.

Personnages : 5 femme(s) - 1 homme(s) -
Mosée Éditions.

Furieux, Sainte-Beuve regarde un portrait de Victor Hugo et l’invective devant sa femme, Adèle…
SAINTE-BEUVE Il est là qui nous observe, qui nous nargue. Regardez sa beauté : front immense, autorité altière, abondance de la chevelure, grands yeux noirs, deux prunelles d’aigle, sourire carnassier… C’est un fauve !
ADELE Mais vous…
SAINTE-BEUVE Mais je quoi ? On joue au jeu des portraits ? Jouons ! Ma santé est boiteuse, mon pouls indolent, ma pâleur celle d’une jeune fille impubère, ma mélancolie me rend infirme à la vie, la proéminence de mon nez a le pointu d’un signet pour marquer les pages d’un mauvais ouvrage, mon dos est voûté, rond… Comme si la pureté d’une ligne droite m’était injure, la verticalité n’étant réservée qu’aux élites… Madame, je pourrais, à l’envi, varier le croquis mais de quelque manière que l’on prît la chose, le résultat ne manquerait pas d’affliger. À un certain seuil de disgrâce, on s’en devrait aller cacher comme un chien sous un meuble pour fuir les regards ! Adieu madame…
Sainte-Beuve va pour partir. Adèle le retient…
ADELE Vous allez vous trouver mal. Vous avez les joues tout empourprées…
SAINTE-BEUVE Je suis désolé… Pourquoi me gardez-vous après tout ce que je vous ai dit ? Oui, pourquoi, pourquoi ?
ADELE Parce qu’en temps ordinaire, vous savez écouter, m’écouter, parce qu’une oreille attentive n’est pas sans charme, parce qu’il n’y a pas la beauté mais des beautés, parce qu’il faut respecter les desseins de Dieu qui s’est exprimé de façon disparate, parce que votre œil est vif, acéré, parce que la qualité d’un regard vaut largement le ciselé d’un nez, parce que je n’aime pas votre discours sur la verticalité, parce que la droiture d’une âme recèle sa verticalité propre, parce que la courbe n’est pas à proscrire, parce que la courbe est harmonieuse, parce qu’une caresse n’est pas droite, parce qu’un sein qui s’offre est rond, parce que le contour d’une hanche invite au plaisir de par sa courbe même, parce que, parce que, parce que… Je suis fatiguée, Charles…
Un silence. Puis Sainte-Beuve qui ose, sur le souffle :
SAINTE-BEUVE C’est… c’est une déclaration ?
ADELE Une constatation…