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Le Soir de la générale
Claire Béchet
Le Soir de la générale
www.la-barraca.net - Anny Romand
Actes du théâtre n° 21.[ imprimer ]
C’est le soir de la générale et pour elle la représentation ne s’est pas bien passée. Elle préfère rentrer chez elle. Ses talons claquent sur le pavé et, derrière elle, le pas d’un homme résonne. Devant la porte de son immeuble il s’arrête. Elle hésite, s’engage dans l’escalier jusqu’au sixième étage, tourne la clef dans la serrure, et laisse entrer l’homme dans sa vie. La porte se referme sur sa peur mêlée de curiosité, sur sa répulsion mêlée d’attirance. À partir de ce moment il n’y a plus qu’à vivre une sorte de parenthèse. Jusqu’à ce que l’homme disparaisse, sans raison ni explication.

«Texte envoûtant de Claire Béchet, qu’une mise en scène simple et statique rend d’autant plus envoûtant. Tout est dans les mots, le récit… Le texte nous entraîne dans un monde à part, dans le monde de ce personnage, avec une langue limpide et juste. Consciente dans l’inaction, refusant la rationalité, la femme obéit à des désirs qui ne sont pas les siens, qui lui sont imposés, à moins que, et le doute subsiste, elle ne suive que son attirance.»
Jean-Baptiste Deau, evene.fr, 21 juillet 2005

Création au Théâtre de la Manufacture, Festival d’Avignon, du 7 au 28 juillet 2005.
Mise en scène : Nabil El Azan. Avec : Anny Romand.

Personnages : 1 femme(s) -

Je montais les marches, je les comptais, vingt-deux entre deux paliers, vingt-deux marches, vingt-deux respirations. Je pensais à ce que je faisais, à chaque détail, je pensais à respirer, je pensais à mes genoux fléchis, je pensais à la pointe de mon pied qui attaquait chaque bord. Vingt, vingt et un, vingt-deux. Déjà le quatrième étage. C’était la première fois que cet escalier me paraissait trop court, la première fois qu’il n’y avait pas assez de marches entre deux paliers. Vingt-deux marches, ce n’était pas grand-chose. J’aurais voulu qu’il y en eût trente, quarante, cinquante, je ne savais pas, je ne l’exprimais pas mais la pensée était là, confuse, la pensée de cette insuffisance, de cette trahison de la matière, vingt-deux marches seulement quand il aurait pu y en avoir tellement plus, de cette insuffisance qui anéantissait tout espoir de répit. Cinquième étage : au cinquième étage habitait monsieur Roublaix, monsieur Augustin Roublaix, l’inspecteur des Impôts. Il était peut-être là, monsieur Roublaix. Il était tard mais entre voisins… Il était tard mais en cas de force majeure… Appuyer sur le bouton de la sonnette du cinquième étage et réveiller monsieur Augustin Roublaix. Ou bien chercher un coin dans l’escalier, un renfoncement, une cachette inattendue, un lieu sûr. Il n’y a pas de lieu sûr dans les cages d’escalier, il n’y avait pas de lieu sûr dans cette cage d’escalier-là, il n’y avait pas de lieu sûr ailleurs que dans mon imagination. Je me suis retournée par réflexe plus que par raison. Je me suis retournée et, en me retournant, j’ai renoncé à la dernière protection qui me restait. Lui tourner le dos, c’était ne pas le voir et n’être pas vue de lui. Je ne connaissais pas son visage, il ne connaissait pas le mien. Je ne connaissais même pas sa silhouette, je ne savais pas s’il était grand ou non, s’il était corpulent ou non, s’il était bien habillé ou non. Lui connaissait ma silhouette. Lui savait que je portais un imperméable, des escarpins, un sac en bandoulière. En me retournant je montrais mon visage mais je rétablissais l’équilibre.