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Le Bruit des autres
Claire Béchet
Actes du théâtre n° 62.[ imprimer ]
L’usine F est située dans la zone industrielle d’une petite ville de l’est de la France, dans une région où la sidérurgie est en crise. Au mois de décembre, Gabriel Schwarz, directeur France du groupe Karax, auquel appartient cette usine, réunit le directeur, le DRH, et deux représentants du personnel. Alors qu’à l’exception du directeur, qui a été tenu au courant peu de temps avant, tous s’attendent à un nouveau plan social, Gabriel Schwarz leur annonce que l’usine sera fermée dans quelques mois. La prime que propose la direction du groupe est ridiculement faible. Après quelques heures de négociation, dirigeants et représentants du personnel s’apprêtent à prendre le train pour rencontrer le ministre de l’Emploi. Mais un ancien délégué, à la tête de quelques meneurs, empêche les dirigeants de sortir. Ils seront séquestrés jusqu’à l’issue des négociations.

Pourquoi j’ai écrit cette pièce
« L’écriture en général, et le théâtre en particulier, ont aussi pour mission de montrer quelque chose de la société dans laquelle nous vivons. Ce qui la constitue, ce qui la déstabilise, ce qui la fait bouger. Dans Le Bruit des autres, je me suis intéressée à l’univers industriel, alors que des usines ferment et que des groupes délocalisent pour produire dans des pays où les coûts sont moindres, pays qui, par là même, se développent. J’ai aussi voulu montrer les rapports de force qui se créent entre les groupes et les êtres. Enfin j’ai tenté de comprendre comment se produit une situation de crise, la séquestration d’un patron et de certains de ses collaborateurs dans une usine, comment elle est vécue par les différents protagonistes, comment elle évolue, et les traces indélébiles qu’elle laisse sur les individus. »
Claire Béchet

« Cette pièce fait partie de ces rares joyaux qui traitent d’un sujet social d’actualité sans schématisation manichéenne alors même qu’il s’agit d’étudier le rapport de force entre les plus faibles et les plus puissants dans un moment de crise aigu : la fermeture d’une usine entraînant le licenciement de l’ensemble du personnel. Ici, ni bons ni méchants, mais des hommes engagés dans un bras de fer pour défendre les intérêts de ceux qu’ils représentent. »
Comité de lecture d’Entr’Actes

Personnages : 3 femme(s) - 12 homme(s) -

Jeudi 10 décembre, 10 heures du matin
Dans le bureau de Gabriel Schwarz. Au mur une reproduction de La Nuit étoilée de Millet. Seule touche personnelle : un sac de golf dans un coin. Mobilier spartiate, une table, une bibliothèque, un fauteuil où Gabriel Schwarz est assis. Il pose sur la table le téléphone qu’il vient d’éteindre. En face de lui, deux fauteuils. Dans l’un des fauteuils, Guillaume Berger a pris place. GABRIEL SCHWARZ Oui, Berger, je vous ai fait venir pour vous tenir au courant. L’usine doit fermer en juillet de l’année prochaine. Nous nous réunirons chez vous dès lundi.
(silence)
GUILLAUME BERGER Et c’est maintenant que vous me prévenez ? Quatre jours avant la réunion avec les représentants du personnel ? Quatre jours dont un week-end !
GABRIEL SCHWARZ Plus tôt ou plus tard, ça ne change rien à la décision qui a été prise.
GUILLAUME BERGER Sans même m’en parler. Vous trouvez ça normal ? La direction du groupe me confie un navire dans la tempête. Je le conduis en des eaux plus calmes. Il s’en faut de peu que je ne le ramène à bon port. Que nous ne le ramenions. Je ne suis pas seul dans cette affaire. Je ne suis pas seul et je ne l’oublie pas. Tous ces hommes qui ont travaillé pour moi, et pour vous, vous allez leur balancer ça dans les dents ? Ils se sont défoncés pour en arriver là. Même s’il a fallu avaler quelques couleuvres. Et c’est toute la reconnaissance que vous avez. Quand je dis vous, il ne s’agit pas de vous personnellement.
GABRIEL SCHWARZ La décision est prise et ni vous ni moi n’y pourrons rien. Quant à la reconnaissance, n’en attendez pas. Ils ne raisonnent pas de cette manière.
GUILLAUME BERGER Moi si ! Et les hommes avec lesquels je travaille aussi. Vous me déconsidérez et vous les déconsidérez à leurs propres yeux. C’est comme si vous leur disiez : ce que vous avez fait depuis trois ans, ça ne compte pas. Que dalle. Vous croyez que c’est comme ça qu’on dirige les gens ? C’est ça, pour vous, un patron ?
GABRIEL SCHWARZ Les arguments que vous m’opposez, je les connais et je les ai utilisés en comité de direction. Tous. Croyez-moi. Vous savez bien… (silence)
GUILLAUME BERGER Je ne sais rien. Et le peu que vous m’apprenez, vous me l’apprenez quand il est trop tard. Quand je ne peux plus défendre notre dossier. Et il est défendable. Non, je ne sais rien. Je vois. Et ce que je vois me révulse.
GABRIEL SCHWARZ Nous allons devoir travailler ensemble.
GUILLAUME BERGER Travailler ? Vous appelez ça travailler ?
GABRIEL SCHWARZ Écoutez, Berger, je vous estime. Maintenant nous sommes contraints de nous entendre. Plus nous irons vite, moins ce sera douloureux. Alors avançons. Pour le bien de tous. Et celui de Karax.
GUILLAUME BERGER Ce qui est mis à mal dans tout ça, c’est la justice. Et la justice, c’est important.
GABRIEL SCHWARZ Nous nous efforcerons d’être le plus juste possible.
GUILLAUME BERGER Il y a le juste et l’injuste. Pas le plus juste possible. Et vous verrez que je ne serai pas le seul à le penser.
GABRIEL SCHWARZ Berger, je vous demande de prévenir le préfet et le maire, mais personne autour de vous. Vous m’entendez, personne. Je compte sur vous. (Il lui tend une main que Guillaume Berger ne saisit pas.) A lundi, Berger. Chez vous.
GUILLAUME BERGER Chez nous, oui.
Guillaume Berger quitte le bureau de Gabriel Schwarz. Gabriel Schwarz fixe le téléphone puis regarde devant lui, tout aussi fixement. Ce n’est pas un regard perdu.