la moisson des auteurs

 
     
 
Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars
Carole Thibaut
Faut-il laisser les vieux pères manger seuls aux comptoirs des bars
photo : Bellamy
 
Actes du théâtre n° 32.

Un père, âgé, arrive chez sa fille. Ils ne se sont pas vus depuis la mort de la mère, il y a dix ans. La fille accueille le père avec hostilité. Elle refuse de lui offrir à dîner, ils se mettent à boire. Ils boiront jusqu’au matin. Le père apprend à la fille qu’il va mourir et lui demande de l’aider… Ric, l’ami de la fille, se joint à eux de temps en temps. Entre ces trois personnages va se jouer, au cours de cette nuit, une danse de mort et de vie, de haine et d’amour, par laquelle chacun tentera de régler ses comptes passés.

"[…] l'auteur use d'une langue dure, faite de silences et de répliques qui ressemblent à des flèches.
[…] seuls des retours à la ligne indiquent un rythme de parole bref. Il n'y a pas de place pour l'effusion. […] une langue économe de ses mots, qui raconte combien la parole a du mal à sortir et combien, pourtant, elle est nécessaire. La pièce est une constante mise en tension, dans une énergie proche de la survie. On est bousculé par cette histoire qui dissèque la violence intime, tout en cherchant aussi les moyens de déposer les armes."
L.C., Le Matricule des anges n°093, mai 2008


Création au Théâtre de l’Est Parisien, 19 mars – 25 avril 2008.
Mise en scène et scénographie : Carole Thibaut. Avec : Catherine Anne, Jean-Pol Dubois, Hocine Choutri.


Personnages : 1 femme(s) - 2 homme(s) -
Lansman

I
Le père, en pardessus, une petite valise à la main
La fille, debout devant lui, un verre à la main

LE PERE
Tu vois
Je suis venu
LA FILLE
Je vois
Tu t’es enfin décidé
LE PERE
Je ne sais pas de quoi tu parles
LA FILLE
Sinon ce n’était pas la peine de venir
Ce n’était pas la peine de te donner tout ce mal
le train
le bus
LE PERE
Tu aurais pu venir me chercher à la gare
LA FILLE
Je n’avais pas le temps
LE PERE
Je ne viens pas si souvent
LA FILLE
Ce n’est pas parce que tu viens que je dois tout laisser en plan
Ta venue n’est pas le genre d’évènement qui mérite qu’on s’arrête
LE PERE
Je ne te demandais rien
LA FILLE
Mais tu te plains
tu gémis légèrement
tu fais sentir à l’autre le léger poids de sa faute
LE PERE
Tu fais bien des histoires pour une chose si simple
Et quelle chose plus simple et plus naturelle que d’aller chercher son père au train
LA FILLE
Ne commence pas
LE PERE
Que d’histoires
C’est bien toi
Tu as toujours eu le génie pour rendre compliquées les choses les plus simples
pour faire des histoires à propos de rien
LA FILLE
Tais-toi s’il te plaît
LE PERE
Bon
Je me tais
silence
On aura tout vu
Je viens te rendre une petite visite et
LA FILLE
Je suis occupée
Je travaille
J’ai ma vie
LE PERE
Je le sais
LA FILLE
Tu ne sais rien
LE PERE
N’empêche
Je me suis trompé de bus
J’ai du marcher longtemps
arpenter les trottoirs et les gares routières
par ce temps
à mon âge
LA FILLE
Tu es en pleine forme
LE PERE
Je n’aurais jamais fait subir ça à mon propre père
Et grâce à dieu
il n’aura jamais eu à connaître une telle honte
LA FILLE
Ne recommence pas
LE PERE
Je dis et je répète
Mieux vaut mourir jeune que d’en être réduit à subir ça
LA FILLE
Tu dis n’importe quoi
LE PERE
Bon
Si je ne peux plus rien dire
silence
Tu as de la bière au frais
LA FILLE
Non
LE PERE
Du whisky alors
LA FILLE
Je viens de finir la bouteille
LE PERE
Tu aurais pu penser à ton vieil alcoolique de père
Silence
Avant tu riais de mes petites plaisanteries
LA FILLE
Je riais par lâcheté
comme tout le monde autour de toi
LE PERE
Que d’histoires
Silence
On mange ici
LA FILLE
On ne mange pas