SACD - Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques
Entr'Actes
accueil
la moisson des auteurs
à l'étranger
la moisson des traductions
paroles d'auteurs
à l'affiche
au catalogue des éditeurs
archives actes du théâtre
 
 
Actes du théâtre :
la lettre d'information
 
Plan du site
 
[ anglais ]
 
 

paroles d'auteurs

 
     
     
 

Paroles d'auteur

 
Mariannick Bellot
© Anaïs Bellot
Paroles croisées | Un entretien avec Mariannick Bellot, par Sabine Bossan


 

Sabine Bossan Vous êtes scénariste de formation, vous avez fait du cinéma, de la télé, de la BD, de la radio. Qu'est-ce qui vous fait passer d'un genre à l'autre ?

MB Ce sont des rencontres. Je suis spectatrice de cinéma, de télé, de théâtre, je suis une grande lectrice de BD, de romans et donc spontanément je vais là où j'ai du plaisir. Je rencontre telle personne qui a envie de faire de la bande dessinée ou de la radio, on bavarde et on se rend compte qu'il y a un truc sur lequel on aimerait bien travailler ensemble. On se lance. Au bout d'un moment on trouve de l'argent, un producteur. Pour la fiction à France culture c'est différent, le cadre de production est là dès le départ. J'ai un vrai rapport d'amitié avec Céline Geffroy, qui est conseillère littéraire à la fiction, c'est elle qui m'encourage à développer avec elle certains de mes projets. Elle a une qualité de regard et de lecture qui me porte.
Pour les documentaires c'est quasiment toujours moi qui les initie, j'ai très rarement des commandes. Là, j'aimerais bien faire un documentaire sur l'argent. Pour le moment c'est très flou, je note des tas d'idées et quand ce sera plus au point, j'irai proposer le sujet à telle ou telle personne, selon la forme que ça prend.


SB C'est un documentaire qui éventuellement par la suite pourra devenir une fiction ?

MB Oui, tout à fait. Au stade très embryonnaire où ça en est, c'est déjà conçu avec une partie documentaire et une partie fiction. Notamment parce que la partie documentaire va être difficile à placer, étant donné la manière dont j'ai envie de travailler alors qu'en fiction je sais que je peux aboutir le travail.


SB Et dans ces cas-là vous arrivez avec un projet et vous pouvez avoir une avance ?

MB Non. En tout cas, c'est très rare.


SB C'est vraiment un travail que vous faites vous-même, et qui aboutit après grâce à votre ténacité.

MB En fait je vis grâce aux rediffusions et aux ventes à l'étranger. Ces droits d'auteur me laissent le temps de préparer mes projets d'après.


SB Qu'est-ce qui rémunère mieux : les documentaires ou les fictions ?

MB Dans mon cas, c'est très nettement les fictions. Dans le rapport temps passé et argent gagné.


SB Sur Comme un pied, vous m'avez envoyé des images, est-ce que ça a été tourné en film ?

MB Ca a été tourné en radio mais ça ressemblait à un tournage cinéma. Il y avait une équipe très légère ce qui était extrêmement agréable. Pour Arte Radio c'est une grosse partie de leur budget de l'année, ils misent énormément là-dessus, ils font faire des photos par un photographe de plateau, ils alertent les journalistes, ils font une avant-première. C'est leur grand projet de l'année. Radio France a une grille de programmes par semaine, Arte Radio fait un seul gros programme.


SB Vous travaillez avec beaucoup de radios ?

MB En documentaire je travaille avec des radios associatives, essentiellement la FRANC LR (fédération des radios associatives du Languedoc Roussillon), avec Arte Radio et France Culture. J'essaye de travailler avec des radios allemandes mais ce n'est pas facile d'amorcer le mouvement. En fiction, avec les achats de textes, j'ai pu travailler avec des radios tchèques, des radios allemandes, Arte Radio, France Culture.


SB Ce qui m'a amusée dans Le Bocal, c'est le rapport intrinsèque entre le son et le texte. Je ne savais pas alors que vous aviez fait de la BD. Est-ce que vous intervenez dans le processus de réalisation ?

MB Tout dépend si c'est moi qui réalise ou pas. Quand j'écris pour un réalisateur c'est très confortable parce que, de la même manière que penser à un comédien peut m'inspirer et donner de la densité à un personnage, un réalisateur va m'inspirer, donner de la densité au texte et proposer un traitement sonore particulier. Par exemple, j'avais fait un petit reportage pour Arte Radio qui s'appelle Police Secours : une intervention policière en direct. Il y a un couple qui s'engueule, les voisins ont appelé, on frappe à la porte, les flics sont là et on voit comment ils dénouent la situation. Et à la toute fin de ce reportage qui dure six minutes on se rend compte que c'est un exercice pour les élèves de l'école de police afin qu'ils apprennent comment faire face à la violence au quotidien. On a tourné dans le lieu où les élèves s'entraînent : ils ont un hangar avec une fausse rue, un faux commissariat, ils peuvent se déplacer en voiture.
Je l'ai proposé en fiction à Marguerite Gateau parce qu'elle peut faire aussi puissant aussi désordonné que la réalité. J'ai pris les rushs et je les ai transcrits et je me suis rendu compte que les gens parlent en boucle en permanence. En fait comme le vrai langage passe par le mouvement, les yeux, le corps, on ne s'en rend même plus compte. Pour les comédiens c'était super intéressant parce qu'ils voyaient un sens dans les boucles de langage que les gens n'y avaient certainement pas mis. Evidemment Marguerite Gateau a fait un très beau travail avec des comédiens de haute volée.


SB C'est vous qui demandez à pouvoir être réalisatrice ?

MB Oui, c'est exactement ça.


SB Je ne savais pas du tout qu'un auteur de radio pouvait être réalisateur.

MB Parce qu'avant il n'y avait que Radio France et les radios associatives qui réalisaient les fictions. Pour être réalisateur de radio à Radio France, il faut passer un concours. Sauf pour les toutes petites formes pour deux comédiens.


SB Alors en fait pour d'autres radios vous êtes habilitée à être réalisatrice.

MB Oui, pour Arte Radio par exemple. Arte Radio s'intéresse aux auteurs, c'est vraiment leur credo. Au début j'étais venue les voir pour un documentaire sur la vie de bureau parce que c'est vraiment un lieu dément. Mais quand Sylvain Gire, le directeur éditorial, a vu que j'étais scénariste, il a voulu que je fasse une fiction.


SB Le montage vous intéresse aussi ?

MB Je viens de lire une phrase de Chabrol qui dit que ceux qui ne prennent pas leur pied au tournage feraient mieux de ne pas faire de cinéma, et ça m'a un peu remise en question. Parce que j'ai très clairement plus de plaisir au montage. Quand ça se passe bien, on voit littéralement le projet en train d'émerger. Le tournage c'est super agréable parce qu'on a droit à toutes les explorations des comédiens. Mais il y la question du temps et de l'argent qui est très stressante. Quand il y a plus de cinq personnes à la technique c'est trop de gens à gérer et je ne me sens pas une âme de chef de troupe. Je trouve plus simple de travailler à deux ou à trois, on va plus vite, plus loin.


SB Est-ce que vous arrivez à partager votre travail entre scénarios de film, documentaires et fictions ?

MB J'ai travaillé au début de ma carrière sur des scénarios de film, mais ça fait au moins deux ans que je n'en ai pas fait. Aujourd'hui je partage mon temps entre écriture de BD, de documentaire et de fiction.


SB Qui est le dessinateur de BD ?

MB C'est quelqu'un dont le fils allait à la même crèche que le mien, on a commencé à bavarder, et il me raconte qu'il a des amis qui travaillent à Pôle Emploi et qu'il aimerait bien faire une BD là-dessus mais qu'il ne peut pas la faire directement sans dévoiler d'où viennent les renseignements. Je lui ai répondu qu'il fallait le faire chez Les Barbares de l'espace, parce que là on peut tout dire. Et c'est parti comme ça. J'ai lu plein de documents sur la fusion, le Pôle Emploi. Pour moi le monde du travail est vraiment un sujet crucial. Pôle Emploi, c'est le deuxième taux de suicides après France Telecom et je pense que ce n'est pas spécifique, c'est porté à un certain paroxysme mais on peut retrouver cette organisation de travail, cette structure dans plein d'autres entreprises. Alors oui on peut en faire une comédie. Il a trouvé le héros qui a sa tête de lapin avec de très grandes oreilles très expressives et de grands yeux, tout petit, avec ces grosses brutes en face et c'est très porteur, c'est très enfantin. Et c'est à la fois une galerie de portraits des demandeurs d'emploi. Ça s'appelle « J'ai trouvé du travail à Polamploi / A space rabbit oddyssée ».


SB Ce travail sur l'emploi ça pourrait être un docu, une BD et une fiction ?

MB Oui, mais là en l'occurrence c'est une BD parce qu'il y a eu cette rencontre avec cet illustrateur.


SB Donc vous travaillez vraiment "à la rencontre", c'est le moteur. Comment est le monde de la radio tel que vous le vivez ?

MB Il est cruel, très nettement. Jusqu'à présent, les directeurs de France Culture donnaient l'air d'être là en attendant mieux, ils défendaient peu la fiction ou le documentaire de création, à part la création des « Passagers de la Nuit » qu'ils ont aussitôt rabotée.
Le gros souci à la radio, c'est qu'on est toujours en 1918. On ne conçoit toujours pas le langage radio comme un langage en soi. Il y a plein d'arts mineurs qui sont devenus des arts, la BD par exemple, mais la radio toujours pas, c'est toujours principalement un moyen d'information, alors que ce n'est pas vrai, la forme même détermine le fond et la manière dont c'est perçu.


SB Je parle toujours de la radio comme d'un moyen d'information et de résistance.

MB Voilà c'est parfait.


SB Est-ce que vous êtes en contact avec des auteurs de radio de documentaires ?

MB Documentaires un peu plus. En fiction un tout petit peu, mais très peu. Là ce sont toujours des réseaux d'amitié qui font qu'on se voit. J'ai pu rencontrer d'autres auteurs de radio grâce à Céline Geoffroy ou au croisement d'un couloir. Je viens de rencontrer Stéphane Michaka, C'est LA rencontre de l'année et nous allons écrire une fiction tous les deux. On va écrire chacun de notre côté et puis on prendra trois fois une semaine pour l'écrire vraiment. Si jamais c'est bon on se sera en plus bien amusés entre temps.


SB Est-ce que vous avez des retours des auditeurs ?

MB Non personne n'écoute la fiction radio. En tout cas je n'en connais pas. J'ai eu un retour une fois hyper plaisant de mon fils de cinq ans. J'avais écrit une fiction radiophonique pour enfants, et ça s'est fait assez naturellement, On a quelques retours d 'enfants de 5, 6, 8 ans sur lesquels ça marche bien mais sinon c'est tout.


SB Qu'est-ce que représentent Les Radiophonies justement par rapport aux rencontres avec les autres auteurs ?

MB J'ai un rapport ambigu à ce genre de manifestation. Quand on met dans un même lieu des tas de personnes qui font la même chose, je stresse. A la fois c'est super parce qu'on a accès à des formes de répertoire qu'on ne connaissait pas avant, mais de voir tous ces gens… qui pensent pareil, qui font pareil et dont je fais partie, il y a un manque d'hétérogénéité qui est étouffant. Et en même temps c'est chaleureux de rencontrer des gens qui partagent la même passion.
Les festivals, les gens qui produisent de la radio, ont en aussi besoin parce qu'il y a de la presse, parce qu'il y a une visibilité, parce qu'il y a des prix. Je me souviens que pour Le Bocal il y a plein de gens qui sont venus me dire : « ah formidable j'ai lu l'article dans Le Monde » mais qui n'iront jamais sur le site d'ARTE Radio pour l'écouter alors qu'il est toujours en ligne. C'est pour ça qu'il faut des festivals, des articles dans Le Monde, donner une image glamour, tout ça pour que nous puissions faire notre petit boulot de fildeferiste.
Je voudrais ajouter que ces rencontres-là sont très importantes pour savoir ce qui s'est fait avant ou ce qui se fait ailleurs. J'ai des souvenirs de fictions et de documentaires radio qui remontent au début des années 1990 et donc je sais que parfois je réinvente le fil à couper le beurre. Par exemple la fiction radio sur le foot, sujet moderne, Alain Trutat l'a fait en 1961. Donc il faut le savoir et si possible avoir pu l'écouter avant. Grâce aux Radiophonies on peut découvrir un répertoire.


SB Et le rapport avec l'étranger c'est important pour vous ?

MB Oui. Ca fait respirer. Parce qu'en Allemagne, la fiction radio c'est normal.


SB Ecoutez-vous beaucoup la radio, les dramatiques en particulier ?

MB J'écoute beaucoup la radio, principalement des documentaires. J'écoute aussi beaucoup les dramatiques parce qu'on peut les podcaster maintenant, je les écoute toujours en décalé. Je choisis les auteurs, je choisis les réalisateurs. Et comme je suis privilégiée, j'ai des copies de CD.


SB Est-ce que vous avez l'impression que l'écriture radiophonique est en évolution ?

MB Moi je suis un dinosaure, je n'ai pas de téléphone portable, j'ai essayé d'aller sur des blogs, j'ai rien compris, ça m'a ennuyé. En plus je n'ai pas de pensée générale, je ne sais pas voir les tendances. Pour moi chaque auteur fait ce qu'il peut comme il peut.


SB Quels sont vos projets en cours ?

MB La BD, Comme un pied qui se termine, le chantier avec Marguerite Gateau. Les chantiers nomades de l'AFDAS pour les formations des comédiens qui proposent un stage qui s'appelle « l'acteur dans la fiction radiophonique ». Ca se déroule sur plusieurs semaines, une semaine d'expérimentation, trois semaines d'écriture sur mesure pour les comédiens et deux semaines d'enregistrement. Ca c'est vraiment du grand luxe, en plus avec Marguerite Gateau qui est quelqu'un qui renouvelle en permanence son style, qui a une manière d'utiliser son inconscient de façon assez incroyable. Elle s'imprègne du travail des gens, elle les cadre et dans ce cadre elle les rend les plus créatifs possible. Elle sait mettre les gens en relation les uns avec les autres. Son travail est totalement irracontable et imprévisible mais en même temps elle, elle, sait très bien où elle va tout en se laissant une marge de liberté qui est énorme.


SB En quoi ça aide d'avoir de nombreux prix ?

MB C'est comme l'étiquette sur un camembert. Si vous avez le label AOC c'est nettement mieux. Ca peut aussi en documentaires empêcher de trouver du travail dans l'année qui suit.


SB C'est comme pour les Goncourt alors.

MB Obtenir un prix est à double tranchant. Ceci dit comme c'est l'amitié qui me porte dans mon travail, mes amis sont contents mais ça ne change rien. En revanche, ce qui change ce sont les relations de pouvoir.
Ce prix Europa m'a fait faire de super rencontres. Je suis devenue amie avec une auteur allemande, extrêmement drôle, et il est question qu'elle traduise mes pièces.


SB Qu'est-ce que vous voudriez ajouter ?

MB Je me suis fait beaucoup de soucis pour l'avenir. Je vois bien qu'il n'y a pratiquement pas de gens de plus de cinquante ans, des femmes encore moins. C'est un milieu en France très misogyne. Pourtant en tant qu'auteur radio je suis privilégiée.


SB Qu'est-ce qu'on peut faire alors ?

MB Moi je vis grâce à la SACD, je vis parce qu'il y a un organisme qui s'occupe de gérer mes droits de diffusion, sans ça j'aurais dû changer de métier il y a très longtemps. Ca représente un tiers de mes revenus. La SACD m'aide aussi dans les rapports de force qui sont très violents lors de la signature des contrats. A Radio France c'est carré, mais ailleurs, quand je leur dis que je n'y connais rien et que je vais consulter la SACD, je vois bien la tête qu'ils font.
Ecrire me rend fragile, et j'ai besoin d'une grande bienveillance.
Mais je m'inquiète moins pour l'avenir. Petit à petit, je rencontre des personnes et des équipes avec qui on a du plaisir à travailler ensemble, et où on partage une même vision des choses, une même ligne morale.

 
  Entretien conduit par Sabine Bossan,
le 20 septembre 2010

 
 
[ retour ]