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Paroles d'auteur

 
arie-Pierre Cattino
© Céline Nieszawer
Les chemins de traverse de Marie-Pierre Cattino
Marie-Pierre Cattino

La pièce ELLE de Marie-Pierre Cattino sera créée cet été au Festival OFF d'Avignon par La Sérieuse Compagnie au Théâtre de la Bourse du Travail dans une mise en scène d'Ivan Ferré. Ce texte avait été édité à l'Avant-Scène Théâtre, collection des Quatre-Vents, avec une préface de Jean-Claude Grumberg en 2006.

Sabine Bossan ELLE a été ta première pièce ?

Marie-Pierre Cattino La première pièce éditée, oui, à l'Avant-scène théâtre. Cette pièce a également bénéficié de la Découverte Beaumarchais.

Avant je m'étais essayée en revisitant Koltès, une pièce qui s'appelait Le chien et le rhinocéros.

Il faut d'abord s'approprier la dramaturgie des écrivains avant de se lancer soi-même. Cela permet de savoir ce qu'on aime, et avant tout, comment.

L'école Lecoq, avec Michel Azama, m'a permis de me situer et de digérer ce que je dois à l'écriture. C'est un peu ma façon de voir…


SB Comment as-tu rencontré La Sérieuse Compagnie qui va la représenter pendant tout le festival d'Avignon ?

MPC Ivan Ferré connaissait le texte pour l'avoir entendu au Ring à Avignon, et l'avait mis dans un coin de sa tête. C'est un metteur en scène sensible. Ce qui l'attirait, c'était cette façon de ne pas déconsidérer le milieu des ouvriers, en parler comme d'une classe sociale qui existe en tant que telle. Et puis au fil de la première conversation qui a duré trois heures, au moins, on a parlé de clown, de ce parcours qui lui appartient. Et je me suis dit que ce serait donner à ELLE, cette exacerbation et une étrangeté aux personnages en plongeant dans la matière du texte.

Faire confiance à La Sérieuse Compagnie a été un enchantement, j'ai assisté aux deux représentations du théâtre des Carmes- Benedetto, en avril dernier, pour leur sortie de résidence, et ce fut pour moi un moment intense, d'autant plus que je les ai connus en pleine recherche, dans un centre social, qui les avait accueillis, en janvier. Des adhérents du centre avaient été conviés. Ensuite, la discussion a fusé. Et comme dit le metteur en scène, Ivan Ferré : « Ça discute, ça discute, après ton texte. »


SB L'année précédente, tu avais participé au festival « nous n'irons pas à Avignon », et cette année, tu es présente à Avignon…

MPC La Sérieuse Compagnie est originaire d'Avignon, et a obtenu l'aide de la SPEDIDAM et de Beaumarchais. La presse est venue en avril. Ils partent, je pense, dans des conditions favorables.


SB Pourquoi l'écriture dramatique ?

MPC Elle permet d'aller au plus près de l'événement, c'est-à-dire avec une précision plus radicale que le roman par exemple. C'est passionnant, cela peut durer des heures où l'on se demande si la dramaturgie est le fruit d'une écriture particulière. Le roman demande une maitrise sur la durée, la longueur, le théâtre, lui, une concision et un rapport à l'action plus ténue. Le cinéma partage son temps entre les deux. J'aime beaucoup le son et l'image. Ils m'accompagnent dans ce rapport à l'instant que je tente d'insérer. Un instant qui dure dix ans ou une anamnèse qui est instantanée. En fait, ce qui me plait dans cette écriture, c'est mettre des gens dans un espace-temps et le manipuler. Un prolongement d'une vie dans un temps-donné.


SB Comment te viennent tes sujets d'écriture ?

MPC Je dirais plutôt que l'écriture est pour moi avant tout un sujet. Peu importe le thème, l'écriture vient ou ne vient pas. C'est troublant, mais cela explique parfois pourquoi des sujets mûrissent plus vite que d'autres. Il y a, c'est vrai, une façon de considérer la vie, et de s'en emparer. D'en faire du théâtre, en transcendant, - même si cela semble un peu trop sérieux -, le réel. Le réel à la portée de la confrontation d'un regard, si l'on veut ! Ce sont les personnages qui donnent le ton. Que la facture soit classique ou éclatée, elle révèle en soi une forme qui met au travail (déjà) ce rapport au sens et au poétique.


SB Par ailleurs ils semblent assez divers, non ?

MPC Mes sujets c'est un sujet, en fait. Comme je le disais, l'écriture qui met en scène des personnages ou des moments. Car il y a en fait des silences, des non-dits, qui construisent une structure, et parfois des personnages se mettent à parler longtemps, trop sans doute. Et donc ils se répètent, comme l'aigle, dans La Vallée aux pommes, qui ne sait pas trop comment faire pour se taire, et agir.


SB Qu'est-ce que cela représente pour toi d'être jouée à l'étranger ?

MPC C'est toute une aventure, et surtout le début d'un imaginaire, celui de quelqu'un qui n'a pas les mêmes codes que moi. Et en même temps je me sens très à l'aise à l'étranger, un peu de nulle part, et du monde entier. Une drôle de sensation, souvent les langues m'interpellent, je ne pars d'ailleurs jamais d'un pays sans en avoir appris quelques mots. C'est comme si j'en prenais un petit bout. Être jouée, c'est rencontrer un plateau, un espace public ou une salle… Entendre sa pièce dans une autre langue, c'est aussi l'avoir confiée, et la réceptionner avec d'autres entrées. Par exemple j'ai appris que Ma en albanais cela voulait dire « non », alors à chaque fois que Twan interpelait Ma, c'était comme s'il disait « non ». Et cela devenait très compliqué pour le sens. Du coup, il a fallu changer les noms des personnages. Et cela m'a fait rire ! Car Ma est une petit fille entêtée et qui sait ce qu'elle veut ! Et le traducteur : Simon Pitaqaj, (albanais) m'a dit que l'aigle était pour lui le conteur par excellence. Sa grand-mère parlait un peu comme lui, avec des histoires fabuleuses et qui à la fois le terrifiait. Il avait du mal à s'endormir après. En fait, ce sont des impressions qui subsistent et qui donnent cette envie de prolonger la vie. Je veux dire du réel à l'aigle, arrive tout à coup l'imaginaire du traducteur, même s'il croit s'en tenir aux mots de l'auteur, il est, lui-même, traversé par des sensations qui seront vivantes, afin de le rendre au texte.

Je crois à ça, à cette façon de regarder plus loin pour éprouver des désirs…


SB Comment as-tu rencontré ceux qui ont mis en scène, tes pièces hors de nos frontières ?

MPC Clément Peretjatko de la compagnie Collapse, vit à Lyon et c'est à travers le site de l'Unima (www.unima.org), union internationale pour les marionnettistes, où j'ai enregistré mon texte : La Vallée aux pommes, que j'ai fait sa rencontre. Il développe son activité de marionnettiste dans les Balkans, notamment en Albanie et au Kosovo. Il connait l'auteur, Jeton Neziraj avec qui il travaille parfois… C'est un marionnettiste qui monte des textes contemporains issus de l'Europe et l'Orient, comme les Balkans, et l'Ukraine. Il est actuellement en résidence à Kiev avec l'auteure Neda Nejdana. Il est aussi lié aux musées de la ville de Lyon, comme Gadagne.

Et puis pour la Tunisie, c'est une rencontre avec une comédienne, Randa Boussida, qui a fait lien, d'abord pour Les Larmes de Clytemnestre, (le texte n'était pas écrit pour être traduit en tunisien, mais c'est le metteur en scène qui voulait suivre la révolution du jasmin, notamment celle des femmes. Et plus tard, la rencontre autour du texte : Ce quelque chose que je suis, est venue. Alors que la Tunisie est un pays très progressiste, il y a encore des soucis pour les jeunes filles dès lors qu'une relation est établie avec un jeune homme… J'ai été invitée là-bas, et ça a été un choc car la pièce a été écoutée par des centaines de personnes, hommes et femmes, à Kairouan. J'en ai retrouvé quelques-uns par hasard à Sousse… pour le festival du conte…


SB Un certain nombre de tes pièces sont éditées aux éditions Koïné. Peux-tu nous en parler ?

MPC Les éditions Koïné engagent un dialogue avec les auteurs, elles tentent de répondre le plus possible aux auteurs. L'éditeur Christian Bach aime rencontrer certains d'entre eux, pour discuter. La plupart sont des autrices, ou auteures, comme on veut. Il regarde de près le sens.

C'est un aspect très important dans les choix qu'il fait : se demander à chaque fois si le texte est un livre ou bien un spectacle ? Quelle en est la part de la littérature dramatique dans ce qu'il tient dans la main, ou celle d'un futur spectacle ? Il organise des lectures : « Corps féminins en jeu », par exemple, à la Fabrique in Bagnolet, à l'occasion de la journée de la femme...

Les auteur(e)s qu'il publie écrivent aussi pour la jeunesse. En fait tous, je crois. C'est aussi une nuance importante qu'il revendique. Disons qu'il n'a pas de véritable collection pour la jeunesse, mais édite du théâtre qui a un regard pour et sur la jeunesse.

Il édite à 500 exemplaires afin de permettre aux auteurs de pouvoir tenter le CNL. Il y a aussi une continuité dans un dégradé de couleur. Du bleu au vert, entre les ponts de plusieurs continents : l'Afrique ; l'Asie ; l'Europe, l'Amérique.

Mes textes plantent le décor en Algérie, au Kosovo, en Tunisie, et en Amérique, en Grèce. Un décor réinventé. Je pars de sensations, de couleurs, d'une certaine musicalité : rengaine, ritournelle, chanson enfantine ou de sons extérieurs des cités d'aujourd'hui.


SB T'arrive-t-il d'écrire sur commande ?

MPC Oui, pas assez. Mais la commande demande une maitrise du temps, un truc imparable. J'ai remarqué que l'on croit souvent réussir à le maitriser, alors que souvent, dans la commande, on néglige la maturation. C'est en prenant du recul, que les personnages nous apparaissent différents de ce qu'on a cru d'eux au préalable. Mais oui, il m'arrive d'écrire sur commande, avec une idée que l'on me soumet, ou un large thème dans lequel je vais tirer des fils. Ce quelque chose que je suis en est le fruit, par exemple. Ce que j'aime dans les commandes, c'est la relation à l'autre, au metteur en scène qui va monter le texte, ou à une comédienne qui va relire et me poser des questions. Et après vient une relecture, ou en découle une écriture sur le plateau.


SB Tu aimes accompagner tes textes au plateau, quel est ton rôle dans la compagnie, comment travailles-tu avec le metteur en scène ?

MPC C'est un travail, oui, de discussion, de mise en œuvre en quelque sorte, par la parole. Et puis lors d'une invitation en cours de recherche, ou d'un diner, je me permets de dire mon sentiment, pour comprendre les intentions du metteur en scène. C'est le sens plus que l'affect qui intervient là. C'est comme si le texte m'appartenait un peu moins, (quand je le confie), et qu'il en ressort une approche qui dépasse ma vision. Disons pour aller plus loin, dépasse ce que j'ai écrit.

J'ai remarqué que les équipes aiment bien m'avoir avec eux, même pour des lectures où le texte n'a pu être monté (pour x raisons !!), quelque fois les comédiens m'invitent du regard, à dire au metteur en scène ! C'est une position parfois délicate, mais quand elle est faite dans un esprit de générosité, c'est un plaisir inouï. Le plus dur c'est de savoir où est la frontière entre ce qui peut ou ne peut être dit en tant qu'auteure… quand le texte est fini.

Mais j'accepte volontiers de mettre la recréation au centre du travail et me dis que le texte doit la refléter. Un texte c'est une matière à découvrir… non ?

Marie-Pierre Cattino, interviewée par Sabine Bossan
juin 2016
 
 
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