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Paroles d'auteur

 
 
Lancelot Hamelin
© Jean-Julien Kraemer
Traduire, les lieux, dire, les lieux dits... | Lancelot Hamelin


« Ce mois de mai, j’ai passé trois jours au Traverse Theatre d’Edimbourg, pour discuter de la traduction de ma pièce Alta Villa avec Katherine Mendelsohn, dramaturge du Traverse Theatre et Christopher Campbell, traducteur et dramaturge au National Theatre de Londres.

Alta Villa est une pièce qui s’ancre dans un contexte spécifiquement français : un trou perdu de la région de l’Ain, été 1999… Le parcours des personnages est déterminé par ce que j’appelle les « blessures de la guerre d’Algérie ». Le contexte culturel et historique est plus que le cadre de la narration, il en est souvent le moteur. La compréhension de la pièce repose sur beaucoup de présupposés, car Alta Villa est une pièce sur les non dits, non dits sociaux, historiques et familiaux...

Il m’a semblé que la question de la traduction posait la question des lieux. C’est peut-être mon idée de l’écriture : dire les lieux. Travailler sur les lieux dits.

Je suis arrivé avec mon petit bouquin, Alta Villa que j’avais relu en me demandant comment traduire la blague sur De Gaulle dit « le vieillard maniaque » (pour le vieil armagnac…) J’étais déjà pris d’une mélancolie retorse, quant à la profonde altérité qui existe entre les imaginaires liés à l’alcool, dans les cultures européennes...

Katherine Mendelsohn et Christopher Campbell avaient préparé leurs questions sur le texte. C’est ligne par ligne que nous l’avons passé en revue, pour voir comment on pouvait tordre le cou au français d’Alta Villa et lui mettre la tête à l’endroit de l’anglais. Traduire… Trahir parfois la lettre, oui, pour produire une nouvelle pièce, dans une autre langue, qui véhicule la parcelle de réalité que j’avais entrepris de saisir par le texte français. Trahir le texte, peu m’importe - en revanche, c’est la réalité qu’il célèbre que j’aimerais voir rendue, avec fidélité...

Alta Villa s’inspire d’un lieu qui existe réellement, et l’écriture se rapproche souvent d’un travail sur nature. (D’ailleurs, là où nous disons « nature morte », ils disent « still life »).

C’est mon idée de la chose : le texte sert à saisir du réel, à l’inscrire dans une vision particulière, la mienne et celle de ma culture, de ma langue – afin d’élaborer une machine qui puisse donner lieu à du théâtre : le texte. Loin de moi l’idée du texte-partition, ou du texte-scénario. Je conçois le texte comme un baquet de glaçons avec des bouts de réel amputé dedans - à faire revivre… Comment va-t-on traduire ça ?

Néanmoins, le langage est le lieu où le réel évoqué se transforme : le nom d’Alta Villa est inventé, et le latin n’est pas employé par l’exotisme, au contraire, mais pour geler le réalisme derrière la pellicule abstraite du langage. Christopher Campbell décide de conserver le titre sans le traduire. (On évoque la maladie française qui consiste à traduire les films anglais de façon un peu fantaisiste : The Deer Hunter qui devient Voyage au bout de l’enfer… Cet excès de pathos, encore le coup de la « nature morte »…)

Avant même d’attaquer le travail, Katherine Mendelsohn demande dans quelle langue nous allons parler. Nous décidons de dire les choses en anglais, malgré mon faible niveau.

Je pourrais m’exprimer en français, mais il faudra transformer directement ce qui se dit, dans la langue « cible ». Oublier la langue « source ». C’est ça la traduction, un oubliement, oui, comment dire autrement ce processus qui consiste à oublier se qu’on évoque dans une langue au fur et à mesure qu’on l’énonce dans une autre… En évoquant dans une langue ce qui était dit dans une autre, on délaisse de la chose ce qui n’a plus sa place dans la langue qui prend la parole, il y a une transformation de la chose même qu’on veut conserver et véhiculer...

Peut-être que traduire, c’est choisir, et ne pas hésiter à amputer : le coup du « vieil Armagnac », couic, à la trappe… Au contraire, plutôt que de traduire la lettre, on est allé voir dans la scène quelle était la fonction de cette blague… de quoi parlait la scène ?

Dans le contexte de la pièce, un vieux Pied-noir tient un bar. L’été 1999, il embauche un serveur d’origine algérienne. Le passé de la colonisation ressurgit dans ce bar de campagne. Le rapport entre le patron du bar et Karim se fait indirectement, par allusions, ou par une blague qui a pour fonction d’évoquer le Général de Gaulle, et la question douloureuse pour les Pieds-noirs de la « trahison » de De Gaulle. Cette question est difficile à appréhender pour un lecteur anglo-saxon. Elle n’est pas cruciale.

Il s’agira au contraire de trouver une façon d’évoquer le contexte historique autour du général De Gaulle, et qui évoque pour eux l’histoire de la décolonisation : ce qui intéresse les lecteurs anglais, ce qui peut leur parler, c’est la question de ce qui lie les gens après l’indépendance, quand un jeune homme veut revenir à l’époque coloniale, ou au moment de la lutte contre l’occupant...

L’exercice de traduction n’est pas sans jolies surprises. Par exemple, on traduit « voir 36 chandelles » par « to see stars ». Et comme par hasard, la réplique qui nécessite cette traduction dit ensuite que le personnage « essaie de sourire à travers les étoiles »... Les choses-étoiles attendaient dans la langue française leurs homologues dites en anglais… Traduire, c’est dire ces lieux terrestres, loin des étoiles, et qui pourtant reçoivent tous la lumière des mêmes étoiles, quelque soit la langue dans laquelle on les évoque...

Aussi le texte français est-il parfois prêt pour l’anglais, ou l’anticipe ou le contient. Car nos langues ont des histoires qui se croisent, et nos textes en gardent peut-être mémoire malgré nous… Comme un écho de l’époque où les rois d’Ecosse et de France s’alliaient contre l’occupant anglais, dans une autre histoire de lutte pour l’indépendance. C’est ce qu’on traduit : une histoire qui raconte une histoire qui a pu se passer dans un autre lieu.

On peut voir passer de temps à autre les mêmes étoiles dans le ciel d’Edimbourg ou d’Alta Villa... »

 
  Lancelot Hamelin  
 
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