SACD - Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques
Entr'Actes
accueil
la moisson des auteurs
à l'étranger
la moisson des traductions
paroles d'auteurs
à l'affiche
au catalogue des éditeurs
archives actes du théâtre
 
 
Actes du théâtre :
la lettre d'information
 
Plan du site
 
[ anglais ]
 
 

paroles d'auteurs

 
     
     
 

Paroles d'auteur

 
Lancelot Hamelin
© Cynthia Charpentreau
Un été en Babylone | Lancelot Hamelin
Le Directors Lab 2013 - au Lincoln Center Theater

Comme chaque année, le Lincoln Center de New York propose un workshop de trois semaines à des metteurs en scène du monde entier. C'est le Directors Lab. Cette année, j'ai eu la chance d'être invité comme auteur, dans le cadre du thème : A playwright's dream, a play goes from the page to the stage.

« Un rêve d'auteur : une pièce passe de la page à la scène ».

J'ai pu participer pendant dix jours, du 18 au 28 juillet à certaines activités des metteurs en scène, et nous avons travaillé sur ma pièce Shoot the Freak!

Crise d'angoisse et blues athénien

New York USA est une ville fascinante et anxiogène. Haut, c'est haut, oui, et les canyons de Manhattan donnent le vertige à l'envers, le tam-tam du trafic pulse dans les tempes, pendant que les passants piétinent celui qui ne tient pas la mesure.

Si en outre on se retrouve au milieu d'une centaine d'artistes venus de partout, sélectionnés pour un stage réputé, il faut se préparer à quelques nuits de doute, voire à une crise d'angoisse carabinée.

Au cours du stage, en rentrant tard dans la nuit, au 23e étage du building de la Julliard School où certains d'entre nous étaient logés, j'ai vu Kostas Gakis, le jeune metteur en scène grec, jouer du piano dans le minuscule studio faisant face à l'ascenseur. Ainsi faisait-il passer sa Crise...

C'est l'image qui traduit le mieux le blues athénien que j'ai pu éprouver au cours de cet été en Babylone...


Le Lincoln Center

Situé au sud de l'Upper West Side, le Lincoln Center for the Performing Arts réunit des institutions culturelles majeures à New York City et une douzaine de compagnies consacrées à ce que nous appelons le « spectacle vivant » : théâtre, musique et danse...

Anne Cattaneo, dramaturge au Lincoln Center Theater, a accompagné d'innombrables créations de pièces écrites par les auteurs contemporains anglo-saxons les plus importants, de John Guare à Tom Stoppard en passant par Tony Kushner.

Habitée par une véritable passion pour le théâtre et les jeunes fous qui s'y aventurent, la dame est coriace et généreuse – et il faut l'être pour porter à bout de bras, au sein d'une institution aussi massive, ce projet international et pour ainsi dire « underground » : Le Directors Lab.

Anne Cattaneo a inventé ce dispositif en 1995, et le définit elle-même avec ironie comme : un drôle « d'exercice artificiel »...


Le Directors Lab

Le stage réunit des dizaines de metteurs en scène pendant trois semaines, pour travailler ensemble dans les salles de répétition et les loges des sous-sols du Lincoln Centre Theater.

Pendant les activités du stage, pendant nos interrogations et nos échanges, on sent alors peser au-dessus de nos têtes le poids de cette scène prestigieuse. Les recherches les plus fragiles, les plus marginales, se sentent alors protégées par le lieu de l'institution...

Ce qu'on apprend au cours du stage n'est pas délivré par des professeurs, par des enseignants ou par des intervenants, mais par les participants eux-mêmes, sur la base de la responsabilité et de l'échange des pratiques et des savoirs. Le stage n'est donc pas fondé dans l'enseignement mais dans l'expérience : les participants eux-mêmes organisent leur pratique, selon des cadres définis et contrôlés par Anne Cattaneo et son équipe, mais dans lesquels chacun est libre d'inventer sa place - ce qu'il y apporte, ce qu'il y prend...

Les cadres, ce sont par exemple, les temporalités des séances, rythmées par les pauses syndicales, très rigoureuses, requises par la guilde des acteurs. De fait, un assistant veillait sur chaque groupe et annonçait le temps qu'il restait avant les pauses, faisant respecter la règle à la lettre. Si la pause est de dix minutes, ce n'est pas cinq minutes.

Chaque année, le Lab est consacré à un thème, qui permet d'échanger à partir de sessions de travail, de jeux, d'exercices... L'année passée, il s'agissait d'explorer le comique, l'année d'avant tournait autour du théâtre de Strindberg et plus particulièrement Le Songe… Cette année, le thème était le rapport au texte.


Auteurs vivants

Si le stage ne sert pas de show case ni de speed dating entre artistes et producteurs, Anne Cattaneo est animée par un véritable souci de transmission. Au cours des trois semaines, des auteurs renommés comme Sarah Ruhl, Terrence McNally, Moises Kaufman, David Rabe, Adly Guirgis, Suzan Lori-Parksou Edward Albee sont venus à l'improviste nous encourager.

Le Directors Lab est consacré aux metteurs en scène, et d'habitude, il n'y a pas d'auteur. Mais pour répondre au thème de cette année, from the page to the stage, de la page à la scène, 19 auteurs étaient invités : 18 américains, j'étais le seul auteur étranger.

C'est grâce au travail de Nicole Birman-Bloom du service culturel de l'ambassade de France que mon nom a été proposé à Anne Cattaneo.

J'avais rencontré Nicole Birman-Bloom lors d'un passage à New York en octobre 2011, et elle m'avait donné des contacts en Floride et en Louisiane, où je projetais de suivre les élections présidentielles. Je lui avais envoyé les articles que j'avais écrits pour Les Inrockuptibles. Ainsi qu'une de mes pièces, dont l'action se situe à New York : Shoot the Freak !


Shoot the Freak
!

Cette pièce raconte l'histoire d'un couple de jeunes Français qui vit à Brooklyn, attiré par la foire aux vanités. Simon veut être show man, Meriem veut être pop star. Simon échoue à achever son show, Meriem commence à être repérée par des maisons de disque. Déséquilibré, le couple bat de l'aile et vit un ménage à trois avec le colocataire, Jason.

La pièce est écrite comme une sitcom, entre mélo et comédie, avec un refus du bien écrire, voire de l'écrit. Dans mon travail de théâtre, j'essaye de retrouver l'oralité dans les procédés d'écriture : cette fois-ci, je voulais explorer cette dimension de l'oralité dégradée qu'est le « parlé ». La pièce prend pour cadre New York, et propose un croisement avec l'histoire de la guerre d'Algérie.

C'était pour tester cette pièce auprès d'Américains, ma vision de cette ville ainsi que certains points dramaturgiques, que j'ai entrepris de la faire traduire à mes frais par William Drew, lié au Royal Court Theatre, et de la faire circuler aux Etats-Unis.

Nicole Birman-Bloom et Anne Cattaneo ont trouvé que la thématique et l'écriture de la pièce, ainsi que mon travail de reportage sur Miami et la Nouvelle Orléans, donnaient un sens à ma présence dans ce stage. J'ai donc pu participer pendant dix jours à certaines des activités des metteurs en scène, à leurs workshops et à leurs rencontres, grâce à la générosité du Lincoln Center et grâce au financement du French-American Fund for Contemporary Theater (géré par la fondation FACE/French American Cultural Exchange) en partenariat avec le service culturel de l'Ambassade de France à New York.


Une incroyable aventure

Au cours du Lab, il n'y a aucun enjeu de représentation ni de rendu de travail pour justifier le stage aux yeux des partenaires financiers. Les metteurs en scène se réunissent par petits groupes pour des laboratoires de recherche et des share sessions : des sessions au cours desquelles ils exposent un point particulier de leur pratique, l'état du théâtre chez eux, ou bien animent une séance de répétition, et échangent sur leurs techniques et les questions que le théâtre pose au monde.

Cette incroyable aventure se poursuit depuis bientôt vingt ans dans un pays que nous considérons souvent, en France, comme incapable de désintéressement et allergique à la dimension expérimentale et publique du théâtre. Pourtant ça se passe au cœur de Manhattan, entre Central Park et l'Hudson, au Lincoln Center...

Comme si à Paris, la Comédie Française ouvrait ses portes à ce chaos général et canalisé.

Et pourquoi pas ? Le Directors Lab a déjà fait des petits, suscitant d'autres Lab à Los Angeles, Chicago et Toronto...


Le Directors Lab 2013

Cette année, il y avait 72 metteurs en scène, assez jeunes, la plupart entre 25 et 30 ans. Ils représentaient 27 pays, (dont le Rwanda, l'Uruguay, le Pérou, la Turquie, le Liban, La Jordanie, Israël, l'Ethiopie, l'Allemagne, la Grèce…) ; 18 scénographes, de nombreux acteurs new yorkais, 18 auteurs américains et un auteur français...

Pendant ces trois semaines, chacun s'est trouvé mis à nu, loin de son pays, de sa culture et de ses habitudes. Et l'anglais forcé qui se pratiquait comme langue commune, se trouvait bouleversé par les paroles de jeunes russes, sud-américains, orientaux, chinois, européens… Les Américains eux-mêmes parmi ces dizaines de visiteurs, se retrouvaient dans une bulle dont la force de gravité était l'art théâtral – que je redécouvris intense et nécessaire à travers le monde.

Dans tous les pays, donc, de jeunes artistes s'engagent dans cette voie à l'issue incertaine. Mêmes dans des pays où, comme au Liban ou en Chine, les textes doivent passer la censure pour obtenir l'autorisation d'être représentés. Et où il faut parfois payer pour avoir le simple droit de jouer. Les Libanais par exemple, même pour faire une lecture dans un appartement, doivent payer plus d'une centaine d'euros à un service de l'Etat.

L'expérience du théâtre n'est pas obsolète, et les œuvres engendrées par le théâtre dépassent les frontières et nourrissent largement la recherche des artistes. En témoignent ce jeune metteur en scène jordanien qui me parle de Jean-Luc Lagarce, qu'il a lu en anglais, ou ces « share sessions » menées par les metteurs en scène eux-mêmes, faisant partager une question ou un auteur qui les passionne.


La Danse de Babel

Tracy Cameron Francis, américaine d'origine égyptienne, présente une session concernant Les Paravents de Jean Genet, et s'interroge avec les metteurs en scène présents, venant de Géorgie, d'Israël, d'Allemagne, d'Amérique, sur la guerre d'Algérie et sur la voix que Jean Genet prête au terrorisme.

C'est donc ici une Américaine qui nous parle de Kateb Yacine et de Frantz Fanon !

Ruthie Osterman, israélienne, propose une session sur le théâtre de Kantor et la persistance intime de la mémoire.

Hope Azeda, rwandaise, présente une incroyable session sur le travail qu'elle fait à partir de la mémoire du génocide, et du dépassement de la haine. Ce génocide qui lui vaut le prénom que son père lui a donné : espoir.

Philippe Calvario, français, propose une espèce de « danse de Babel », faisant travailler chacun dans sa langue. Il organise des chorégraphies où le langage corporel s'avère être le terrain commun. Deux metteurs en scène, une Libanaise et une Israélienne peuvent danser ensemble un instant...

Amahl Khouri, jordanienne d'origine allemande vivant au Liban, fait un travail de « théâtre documentaire » sur la réalité du monde arabe. Elle interroge la façon dont la question du « genre » traverse ces sociétés, incarnant des paroles de transsexuels libanais.


Hans l'Observateur

Nous étions répartis par groupes de 4 metteurs en scène, un scénographe et deux acteurs new yorkais autour d'un auteur et de son texte.

Notre groupe était constitué de deux metteurs en scène américains, Hans Meyer et Morgan Green, une metteur en scène lituanienne, Aiste Ptakauste, et notre compatriote, Philippe Calvario, ainsi que Ray Sun, un jeune scénographe taïwanais et deux acteurs américains, Nedra McClyde et Aaron Krohn.

A la fin de la semaine, dans chaque groupe, trois metteurs en scène devaient proposer oralement aux autres membres du groupe un projet de mise en scène du texte élaboré avec le scénographe.

Pourquoi trois metteurs en scène, et pas quatre ? Parce qu'un des quatre était chargé d'observer l'évolution du travail, les dynamiques de groupe et la position de chacun. Il n'intervenait pas sur le texte en tant que metteur en scène. Il observait.

Ce fut Hans Meyer qui fut chargé d'observer :


Une semaine autour de Shoot the Freak !

Le premier jour, nous avons travaillé sur ce qu'ils appellent ici une « inspirational play ». J'avais apporté cette pièce d'Eugène O'Neill que j'aime particulièrement et qui reste un mystère à mes yeux : Long day's journey in to night.

Entendre la pièce lue et discutée par les Américains eux-mêmes était une expérience très éclairante puisqu'elle fait partie de leur patrimoine littéraire. Ils ont une relation particulière à ce texte - comme si un Américain passionné par Phèdre l'entendait lue et commentée par des acteurs français...

Le deuxième jour, je devais assister à la lecture de ma pièce, et aux questions que le groupe allait se poser à son propos - mais je n'avais pas le droit d'intervenir. Je devais garder le silence. Laisser la pensée se développer autour de mon texte, sans rompre ce mouvement par mes interventions… Le silence de l'auteur a pour but de libérer la parole des acteurs, des metteurs en scène, du scénographe, qui peuvent être intimidés par la présence de l'auteur, et surtout craindre de parler à cœur ouvert, au risque de le blesser...

Le troisième jour, je pouvais répondre à toutes les questions et interrogations qui avaient été soulevées la veille, et qui n'avaient pas été résolues par les discussions.

Le quatrième jour, on a pu essayer certains passages de la pièce, avec les acteurs. Chaque metteur en scène proposait un travail à sa façon autour d'une scène que je voulais voir mise sens dessus dessous.

La condition de cet exercice était, selon les termes d'Anne Cattaneo, que les metteurs en scène devaient se pencher sur la pièce comme si elle était « écrite par Shakespeare ».

Anne Cattaneo dit : « Si c'est écrit par Shakespeare, on réfléchit sur comment ça a été écrit avant de juger si le texte est bon ou pas. »

On peut sourire de ce principe, mais.


Nous ne sommes pas Shakespeare, ok, mais...

Ce n'est pas un principe qui est dirigé vers les auteurs, qui savent que la question n'est pas « d'être Shakespeare ou pas ». C'est un principe qui s'adresse aux metteurs en scène, qui ne savent pas toujours se mettre en position de lire une pièce sans suspendre la petite voix qui, en eux, active cet interdit qui travaille, et qu'ils voudraient à toute force activer dans l'auteur.

C'est une question que les metteurs en scène auraient à se poser concernant leur rapport au texte. Mais c'est une question qui plonge ses racines loin dans le social et le politique de notre pays - où le langage écrit « classe », (et casse), les personnes autant que leur accent régional… C'est peut-être ce que Barthes analysait dans son discours de réception à l'Académie française...

On reproche souvent aux Américains leur esprit du consensus, le principe du politiquement correct ; et ils nous envient parfois notre recherche du conflit, quand ce n'est pas notre simple esprit de contradiction. Mais il y a quelque chose d'assez généreux - et surtout générateur - dans la prise en compte que ce principe suppose des origines fragiles de la création: « faites comme si ça avait été écrit par Shakespeare ».


La loi du silence

Ces règles et ces cadres à la fois contraignants et protecteurs, la rigueur des horaires, cette valorisation de l'observation, de la non-action, constituent des spécificités de l'organisation américaine, avec la règle du silence.

Je serais malhonnête de dire que j'ai observé scrupuleusement cette règle monacale. Durant cette journée de silence, j'ai mis un point d'honneur à ne pas défendre mon texte, ni même à l'expliquer. Néanmoins, je ne voyais pas pourquoi j'aurais dû ne pas faire part de mes réflexions générales, de mes pensées sur les sujets abordés. En un mot : pourquoi ne pas me mêler du débat ?

Mon camarade Hans Meyer, qui était l'Observateur de notre groupe, me faisait « chut ! » pour me rappeler gentiment à l'ordre.

A la fin du séjour, j'en avais malheureusement rajouté une louche sur la réputation d'indiscipline des Français. J'ai été peiné d'entendre Anne Cattaneo dire que les auteurs français étaient plus intrusifs et autoritaires que les auteurs américains.


Sur les néons de Babylone

Je n'ai pas eu besoin de me défendre, parce que les camarades de mon groupe sont venus à ma rescousse. Ils ont cité mes paroles - ce qui ne m'arrive pas souvent, c'est pour cela que je me permets de les citer me citant : « le texte de théâtre doit être un combustible, et la scène, le grand feu où il brûle. »

Je n'aime pas la confusion entre le mot auteur et la notion d'autorité. Etre auteur, c'est abandonner toute autorité sur la parole, en assumant la plus haute responsabilité quant au texte. Etre auteur, c'est livrer le texte au plateau. Au plateau de se montrer à la hauteur des enjeux de l'écriture, à sa logique.

En France, nous bénéficions d'aides et de financements dont les écrivains américains n'osent pas rêver, mais la logique de l'écriture n'est pas toujours comprise par le plateau : le metteur en scène se considère souvent comme « l'auteur » du spectacle, il veut trancher sur l'écriture et a parfois tendance à vouloir couper ce qu'il ne comprend pas.

Aux Etats-Unis, le texte de l'auteur est très protégé. C'est la soumission au marché et à ses règles qui réduit l'auteur à la fonction qu'il occupe au cœur de la machine à produire du spectacle. Cela protège son texte en tant que produit. C'est bon pour le texte, mais pas toujours pour le théâtre.

Les « faiblesses » du théâtre américain viennent en partie de cette « sacralisation » du texte, dont je peux être jaloux en temps qu'auteur français mais que je ne crois pas absolument judicieuse.

Je pense profondément que le théâtre se fait dans la violence contre le texte et si j'ai beaucoup parlé, oui, je l'avoue, au cours de cette journée de silence, ce n'était pas en tant qu'auteur. Je le jure.

Sur la Bible et sur tous les néons de Babylone.


Banque abandonnée...

Quant à Shoot the Freak !, la metteur en scène Morgan Green et le scénographe Ray Sun ont décidé de la créer à Brooklyn, dans une banque abandonnée...


Théâtre assis par terre

A la fin du Lab, nous nous réunissons en un cercle immense de deux ou trois rangées de chaises. Chaque groupe doit rendre compte de son expérience devant tous les participants. Par catégorie, nous avons notre séance de compte-rendu public. Metteurs en scène, scénographes, auteurs, acteurs et observateurs mettent en commun leurs réflexions, suscitant questions et débats où chaque personne peut confier ses pensées et ses sentiments...

Anne Cattaneo demande si nous avons des idées pour la thématique du prochain Lab. Les propositions surgissent de travailler sur le « théâtre documentaire », sur la problématique des média et nouvelles technologies au théâtre, sur la question des genres et du théâtre queer, ou sur le « personnage collectif » au théâtre, du chœur antique au théâtre choral contemporain en passant par les intrigues « communautaires » chez Goldoni...

Et Kostas Gakis, le jeune metteur en scène grec, propose une autre organisation de cette grande salle et de ses cercles de chaises concentriques. Le premier cercle devrait être sans chaise, mais fait de coussins… Car dans certaines cultures, représentées par certains metteurs en scène ici présents, on s'assoit par terre. La parole en serait changée. Et on découvre enfin, le dernier jour, si on ne l'avait pas remarqué avant, que certains sont restés silencieux.

On ne pense pas toujours qu'on peut s'asseoir par terre, et qu'alors, on pense différemment.

Pourquoi pas un Directors Lab sur le théâtre qui naît lorsqu'on est assis par terre ?


Le théâtre change le monde

Ce drôle « d'exercice artificiel» auquel j'ai assisté à New York réunissait les tensions du monde entier, et j'ai vu le théâtre brasser au plus profond de chacun.

J'ai envie de revenir sur une conversation que j'avais eue avant de partir avec des amis : Edward Bond croit que « le théâtre change le monde ». Est-ce naïf ?

Ce que j'ai vu et éprouvé au cours de ce Lab me convainc que non, ce n'est pas naïf, et que c'est profondément vrai. Ce qui est naïf c'est la façon dont on entend ces mots : changer le monde.

Est-ce que le théâtre change le monde comme le conflit qui ravage la Syrie ?

Il ne s'agit pas de ça. Mais si on y réfléchit et qu'on pose la question plus subtilement : Les changements que la crise économique, la révolution arabe ou l'apparition de nouvelles technologies font subir au monde sont-elles plus déterminantes que l'apparition d'une parole, ou l'énoncé d'un vers par un acteur ?

Et surtout, est-ce que ces bouleversements ne sont pas le résultat de changements qui ont eu lieu dans les psychés, dans les représentations que les personnes se font du monde ?

Le cynisme tend à penser que cette efficacité du langage est le fruit du travail de la propagande ou des médias. Mais ces rencontres que j'ai faites au cours de ce Directors Lab me persuadent que le langage qui agit dans le monde, s'il peut être celui employé par les médias et les propagandes, agit aussi par ce qui leur résiste : la poésie et le théâtre.

Il n'y a pas d'idéalisme à considérer qu'un vers d'Eschyle a déjà changé le monde, parce que changer les représentations du monde, change le comportement du sujet face au monde - donc, change le monde. Et il suffit d'une personne qui change pour que la réaction en chaîne ait des conséquences déterminantes. A travers l'espace, comme à travers le temps.

C'est ce que m'a raconté ce grand barnum théâtral, sans enjeux professionnels, sans autre aboutissement que de bousculer nos mémoires et nos psychés...

Et je voudrais lancer un appel, une bouteille à la mer, une espèce de défi pour la création d'un stage équivalent consacré aux auteurs, où les metteurs en scène, les scénographes, les régisseurs, les acteurs seraient réunis autour d'auteurs échangeant et affrontant leur vision et leur pratique : un Writers Lab.

Lancelot Hamelin
Septembre 2013
 
 
 
 
[ retour ]