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Paroles d'auteur

 
Pierre Barillet
© Julian Blight
Paroles croisées | Un entretien avec Frédéric Maragnani, par Sabine Bossan



Sabine Bossan Si on n'employait pas couramment le terme de metteur en scène, que proposerais-tu comme terme pour définir ton travail ?

Frédéric Maragnani Je suis un « entremetteur », j'entremets les gens, les choses et les idées à se rencontrer. Je rencontre une écriture, j'invite une équipe de création à lire le livre, je transmets l'écriture par ma vision de la scène, par mes obsessions récurrentes. La transmission s'opère ensuite vers le public, les spectateurs, pendant la représentation. Et l'idée continue à se transmettre dans le souvenir des émotions, bien après la représentation.


SB Où est le 'metteur en scène', le grand 'incorporateur', celui censé faire le lien entre le livre et la scène, celui qui agence, celui qui décide, qui justement construit le rapport entre une œuvre et son auditoire en prolongeant à son tour l'invention première par une nouvelle œuvre ? " Est-ce que tu te reconnais dans cette définition de la mise en scène ?

FM Oui, pleinement, cependant je me méfie du « grand incorporateur ». Une pratique peut-être plus modeste du théâtre me fait préférer une forme de mise en scène plus « didactique » que « magistrale ».


SB Depuis le début de ton travail de metteur en scène, y a-t-il une évolution dans le regard que tu lui portes ?

FM Il y a une sédimentation qui se fait. Travaillant cet art depuis maintenant une quinzaine d'années, je peux faire le lien aujourd'hui entre des écritures, des espaces de scène, des désirs de musicalité, des couleurs. Je sais que les choses sont reliées intimement entre elles et que rien n'est vraiment le fruit du hasard, bien au contraire. Le souci du cadre, du tableau, du pictural, la ludicité, l'amour des mots, les bruits qu'ils font, la musicalité, tout cela sont des éléments de plus en plus clairs pour moi. Il y a une évidence qui n'existait pas auparavant.


SB Lis-tu beaucoup de textes ?

FM Raisonnablement. Je dois avouer que je ne suis pas un « grand lecteur », ne pouvant pas toujours être en création sur un texte et en lire un autre. Je reçois par ailleurs beaucoup de textes de théâtre et essaye d'être curieux sur de nouveaux univers, de nouvelles formes d'écriture.


SB A la lecture d'un texte, à quel moment sais-tu que tu en feras la mise en scène ? D'où naît le désir de mettre en scène ? A contrario comment sais-tu que ce texte-là, tu ne le mettras pas en scène ?

FM Il y a « l'univers des possibles » pour les textes, une sorte de petit panthéon personnel de textes, anciens, modernes et contemporains, où je puise régulièrement des idées, des désirs. Je sais qu'un jour cela pourra peut-être « se faire », et s'incarner en une « mise en scène ». Et puis il y a aussi la vie, c'est à dire les écritures en train de se faire aujourd'hui et cette possibilité est toujours une surprise qui peut arriver à tout moment. Quand on a des conversations avec des auteurs comme celles que je peux mener depuis quelques années, on est attentif à l'évolution de leurs écritures. Quand je lis, j'entends plus que je ne vois. J'entends des rythmes, des souffles, des creux, des silences. Je fonctionne beaucoup sur la poésie, la musique des mots, beaucoup plus que sur l'anecdote d'une histoire ou d'un synopsis.


SB En voyant ta mise en scène de certaines pièces de Noëlle Renaude et de Philippe Minyana, j'ai eu le sentiment que tu avais retiré le voile qui s'était interposé entre le texte et moi à la simple lecture. Dans Par les routes de Noëlle Renaude, tu en donnais une lisibilité exceptionnelle. Est-ce une de tes premières préoccupations lorsque tu te confrontes à un texte ?

FM La clarté est une de mes préoccupations principale. Je pense que la représentation est aussi l'expression d'une mise en clarté du texte, ce qui ne veut pas dire forcément le simplifier ou le bêtifier pour le rendre totalement plat et sans relief. Il y a toujours, fort heureusement des zones d'ombre, des coins obscurs, qui d'ailleurs certainement le resteront et c'est tant mieux. Mais pour moi la mise en scène est l'expression scénique d'un livre dont on tournerait les pages. J'aime la netteté des voix, des rythmes, la stylisation des espaces et des silhouettes. Tout cela participe à ce qui fait aussi mon univers. J'ai le désir que chaque spectateur puisse intégrer un ou plusieurs éléments de jeu comme étant immédiatement reconnaissable (bien que souvent étranges). Je pense aussi le jeu scénique comme devant être proche, familier.


SB Travailles-tu beaucoup avec les auteurs en amont de la mise en scène ?

FM Tout dépend du projet, de l'auteur, des conditions d'écriture mais globalement je crois que oui. Il m'est arrivé d'avoir le sentiment de ne pas suffisamment travailler en amont mais je crois quand même que je suis plutôt du genre à anticiper l'organisation des signes en scène, peut-être pour mieux ensuite me laisser surprendre par l'inventivité des équipes de création qui l'accompagnent. Je prends beaucoup de notes plusieurs mois en amont, parfois un an ou deux avant, issues de mes conversations avec les auteurs. Je lis et relis le texte, je tente de prévoir des rythmes, des notes. J'ai un carnet pour chaque mise en scène et il m'arrive plusieurs fois par jour d'y aller, étonné que je suis par une voix dans les transports en commun, une silhouette dans la rue, un fait de société.


SB S'agit-il de conforter un texte dans la logique qu'il s'est donné ou de le détourner ? Certains textes ne demandent peut-être d'ailleurs qu'à être détournés...

FM La mise en scène est toujours dans le même temps un détournement du texte et, si elle est réussie, une formidable expression de sa propre logique. Il n'y a pas de « fidélité absolue au texte », il n'y a que des « belles trahisons ». Comment fait-on ? Je n'en sais rien. Je sais juste que, en fonction des textes et des projets, ces détournements et ces mises en lumière de logiques littéraires sont plus ou moins réussis.


SBPourquoi cette prédilection pour le théâtre contemporain ?

FM La fréquentation des auteurs d'aujourd'hui me permet d'être en lien direct avec la littérature et avec les auteurs d'autrefois. Là aussi, je ne crois pas à la rupture mais à une forme de continuité. Sans forcément parle de tradition, je pense cependant que le texte contemporain est le dernier né des textes anciens.


SB Tu privilégies souvent les commandes à un auteur. Ce choix de ta part correspond-il au désir d'une relation privilégiée et/ou au désir de faire un travail symétrique de manière à voir l'œuvre commune naître quasi simultanément ?

FM La commande n'est bien souvent pour moi que la confirmation d'une relation déjà existante avec auteur. Elle n'est pas « commandement » mais plutôt une stimulation pour aller plus loin dans une conversation artistique. Encore une fois elle ne repose pas sur des demandes trop précises car connaître l'espace d'écriture de chacun me suffit. Je sais par exemple que Noëlle Renaude travaille depuis quelques années sur le champ et le hors-champ et sur les temporalités. Il n'est pas nécessaire de lui en parler ! Par contre, inventer un nouveau projet ensemble sur un territoire précis en fonction de paysages, voilà une forme de défi : cela donnera l'écriture et la mise en scène des Vues d'Ici, son nouveau texte, en 2012. La commande peut aussi être le démarrage d'une nouvelle aventure, une stimulation pour se rencontrer, comme cela a été le cas avec le texte de Virginie Barreteau, Plage.


SB Quel est pour toi le lien entre la force de l'oralité des textes et leur potentialité picturale, les images qui sont susceptibles d'en découler ?

FM L'oralité est première. C'est ce qui me permet, entre autre, de faire un choix sur un texte. Les images arrivent après, et se superposent au fur et à mesure. J'ai des espaces en tête, vus dans des expositions, des photos, des peintures. Ils sont là, très présents pour moi, et ne demandent qu'à rencontrer les structures littéraires que sont les textes.


SB Comment travailles-tu avec les acteurs ? Interviens-tu beaucoup sur les décors ?

FM J'essaye de créer pour les acteurs la meilleure rencontre possible avec le texte que j'ai choisi et imposé. J'essaye de créer un espace de créativité où peut aussi s'exprimer ce que eux savent intuitivement du texte et que je ne connais pas encore. Les acteurs sont concrètement et physiquement traversés par les mots, ce qui n'est pas mon cas. Pour cette raison, je pense être beaucoup à l'écoute de ce qu'ils peuvent me dire sur les places dans l'espace, sur la façon d'attaquer certains mots, certaines séquences. J'agis aussi beaucoup par ruse, non pas ruse machiavélique (!) mais au contraire, ruse douce et tranquille qui fait que je tente de les amener peu à peu et à leur rythme à une partie de ce que j'ai imaginé au préalable. Par dessus tout, je crois en la force et la joie du travail en commun. Je ne peux pas travailler dans le conflit et la guerre. La guerre, elle est sur la scène.


SB Tu vas mettre en scène La Belle Hélène d'Offenbach. Comment abordes-tu ce nouveau projet ?

FM Dans un véritable état de curiosité car c'est ma première mise en scène d'opéra. Ce qui est intéressant, c'est que La Belle-Hélène est composé à moitié de chant et moitié de paroles. Le passage de l'un à l'autre est un véritable défi.


SB As-tu d'autres chantiers en cours et d'autres projets à venir ?

FM Je vais faire la mise en espace d'un texte d'Eric Pessan au Festival d'Avignon cet été : Tout doit disparaître, texte que je mettrais en scène en 2012. Je continue par ailleurs mon travail sur les Vues d'Ici, projet laboratoire avec Noëlle Renaude. Enfin, je m'intéresse très sérieusement à un texte d'un auteur Québécois, Olivier Choinière : le texte s'appelle Félicité et je devrais en faire la mise en scène en 2013.

 
  Entretien réalisé par Sabine Bossan,
le 10 avril 2011

Pour plus d'informations : http://www.cietravauxpublics.com

 
 
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