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Humeur d'auteur

 
 
Philippe Minyana
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Paroles d'auteur | Un entretien avec Philippe Minyana


 

Philippe Heinen Vous avez été auteur associé au Centre Dramatique de Bourgogne à Dijon lorsqu’il était dirigé par Robert Cantarella. C’est assez exceptionnel pour un auteur ?

Philippe Minyana En fait j’étais artiste associé plus qu’auteur associé. Ma mission était d’informer le public sur le théâtre contemporain, de faire connaître les auteurs, français et étrangers. Comme Robert Cantarella avait une « école ouverte » destinée aux amateurs de Dijon, nous pouvions une fois par mois travailler sur les œuvres des auteurs programmés dans la saison. Le public est souvent un peu désorienté quand il s’agit du théâtre contemporain. Nous pouvions ainsi lui faire découvrir au plus près ces auteurs inconnus. On faisait un travail pédagogique, un travail de transmission. Mais j’ai aussi bien sur continué mon travail d’auteur.


PH Votre prochaine pièce, Voilà est une commande du Théâtre du Rond-Point. Avez beaucoup travaillé sur commande et aimez vous cela ?

PM J’aime beaucoup les commandes, car cela permet quand même d’être payé pour son travail sans attendre les droits d’auteur, mais aussi cela implique l’obligation d’écrire autour d’un thème ou un genre. Récemment Lucien Attoun m’a demandé de participer à un hommage à Jean-Luc Lagarce et Jean-Michel Ribes m’a demandé d’écrire une comédie car la saison est orientée autour du rire comme résistance. Je trouve ça très stimulant. En ce qui concerne le Rond-Point je savais aussi pour qui j’écrivais puisque je connaissais les quatre acteurs qui vont jouer. C’est une chose très importante pour moi que de connaître les interprètes. Je ne sais pas écrire « solitairement ». Je dois connaître les voix qui vont dire mes textes, leur volume, leur intonation. Souvent mon texte vient de cette intuition que j’ai de la façon dont il va être dit.


PH Avez-vous d’autres « besoins » avant d’écrire ?

PM Oui……Il me faut un thème et une forme. Depuis quelque temps je travaille beaucoup autour du thème du retour, du retour vers la terre natale, de la réconciliation, et autour de celui de la conversation, des formes de communication entre humains. Pour Voilà j’ai donc choisi comme cadre celui des visites que l’on se rend, qui lui-même implique des rites, des codes. Je voulais aussi une forme disloquée, une segmentation des parties. Ce ne sont plus des actes mais des parties, des chapitres, portant des titres différents : « le frisson », « le vertige »…. Chaque fois le thème se développe. Il faut ensuite orchestrer les polyphonies qui se tissent. C’est là où je suis passionné par le travail de l’écrivain qui doit réinventer le réel à travers la profusion des mots et des formules et non le rendre à l’identique.


PH Avez-vous le sentiment d’avoir eu des « périodes » dans votre écriture ?

PM Certainement quand je regarde les formes différentes que j’ai utilisées. Dans les années 80 nous étions dans un développement des logorrhées, dans un maximalisme de la parole. La parole vivante, la parole de la rue, était privilégiée. Cela venait des influences que nous subissions de la part d’auteurs allemands comme Achtenbusch. La parole monologique avait la faveur des auteurs de l’époque, une parole imparfaite, bancale. On travaillait sur les « faits divers ».


PH Vous avez toujours été intéressé par les faits divers ?

PM Toujours quelles que soient les formes de mon écriture. Les faits divers racontent nos légendes actuelles, nos mythologies familières. Ils sont la source des tragédies, des drames de notre époque. J’ai toujours consulté les articles du journal Libération consacrés aux faits divers. Ils sont d’ailleurs déjà « travaillés » par les journalistes, déjà mis en scène. Les protagonistes de l’histoire et les témoins sont déjà présents et leurs paroles sont « mises en pages ». J’ai des cahiers où je garde ces faits divers que j’accumule comme une fourmi.
Récemment j’ai lu tous les faits divers des années 90-91 que j’avais gardé. On y retrouve tout ce qui a constitué les thèmes de la tragédie classique, du théâtre épique. C’est un matériel indispensable que je collectionne. Ce sont mes provisions. Je collectionne aussi des mots, ou des formules, dans les livres que je lis. Je suis un grand lecteur aux goûts très éclectiques. J’aime les romans japonais ainsi que les romans policiers, un genre qui n’est pas pour moi un genre mineur. Je recopie donc des mots, des phrases. Ces calepins et les livres que j’ai lus sont là sur ma table de travail. De Virginia Woolf à Katherine Mansfield en passant par Murakami et Jane Bowles, et bien d’autres ils sont là à côté de moi. J’ouvre un livre ou un cahier et un mot apparaît. A partir de là je commence à travailler, la phrase se constitue. C’est l’écriture qui est au centre de mon travail et non un sujet. Chaque écriture est une aventure, comme une aventure de laboratoire. Je repars presque de zéro à chaque fois et c’est pourquoi j’aime les commandes qui m’obligent à ce renouveau. J’avance dans l’aventure de l’écriture qui va à la scène, car je n’écris que des textes qui vont sur scène, même si ils n’ont pas une forme théâtrale immédiate.


PH Comment caractériseriez vous les dernières formes que vous avez utilisées ?

PM Je pense que ça se situe entre le théâtre et la nouvelle, entre le récit et le récitatif. Ce sont des œuvres mixtes, métissées. Les didascalies font partie entièrement du texte ce qui n’est pas nouveau pour moi puisque cela fait quinze ans que sous l’influence de Peter Handke je considère que la didascalie est un endroit du romanesque qui donne des climax, des atmosphères. Souvent je me suis rendu compte que j’utilisais les mêmes formules : « tous comme s’ils dormaient », « flottements »... J’écris aussi les gestes que font les gens, les bâillements, les tics. J’ai souvent remarqué en regardant la télévision que les personnes présentes sur les plateaux avaient un comportement physique qui ne correspondait pas du tout au discours qu’ils tiennent. Cela me trouble beaucoup et je le convoque dans l’écriture.


PH Il y a évolution ou rupture quand vous changez de style ?

PM Indéniablement rupture. Dans les années 90 je suis passé du maximalisme au minimalisme assez brusquement, et je suis toujours dans ce minimalisme même si je l’utilise maintenant pour créer une autre forme que j’appellerai « l’absence de convocation d’une forme essentiellement théâtrale ». Ma parole actuelle est plus poétique. Aujourd’hui mes personnages disent ce qu’ils ont pensé et cela peut apparaître comme plus sentencieux. Je travaille aussi sur le ressassement, la redite comme le fait mon auteur fétiche Thomas Bernhardt. Et cela donne un sentiment de vérité que je trouve passionnant au théâtre. On a une musicalité, des effets de réel, qui permettent de reconstituer autrement ce qui se passe dans la réalité. Mais je refuse le romanesque, je continue à écrire pour la scène avec des moyens différents pour parler de la vie.


PH Comme vous écrivez souvent pour des metteurs en scène avec qui vous avez une grande proximité, Florence Giorgetti en particulier pour votre dernière pièce, êtes vous présent pendant les répétitions ?

PM Je suis présent aux premières lectures avec les acteurs et je modifie si nécessaire le texte écrit. En ce qui concerne ce dernier texte j’ai fait de grandes coupures car c’était trop long. Il fallait que ce soit rapide, concentré, dégraissé. J’ai aussi travaillé sur la musicalité de la langue, sur les sonorités. Il faut une harmonie des paragraphes. Il y a donc un travail artisanal que nous faisons en groupe avant les répétitions. Ensuite je n’interviens pas sauf demande expresse du metteur en scène comme peut le faire Robert Cantarella avec qui je travaille depuis très longtemps et qui me demande souvent d’être à ses côtés quand il met en scène.


PH Vous n’avez jamais écrit une pièce sur un désir subit de parler de quelque chose ?

PM Non, je ne fonctionne pas comme ça. Il me faut le déclic de la demande extérieure. Pour la commande de Lucien Attoun il y avait une urgence et je suis allé chercher dans le coffret des souvenirs qui me hantent. Je suis parti d’un souvenir d’enfant….Le souvenir d’une voisine, la femme du maire, qui venait toquer à notre fenêtre, disait : « vous êtes par là ? » et qui nous offrait, dans sa cuvette, des légumes de son jardin. J’ai commencé mon texte en racontant ce souvenir. Par la suite je me suis aperçu que dans beaucoup de mes pièces il y avait des fenêtres.


PH Voilà est donc une comédie ?

PM La seule chose que je me suis dit concernant la « comédie » c’est que je devais écrire une pièce où il n’y aurait pas de morts……Donc ma pièce n’est peut être pas totalement une comédie, c’est une pièce sur le temps qui passe, avec ses douleurs, ses petites maladies. On reste dans la légèreté de la conversation même si les personnages vieillissent, se reproduisent et finissent par avoir des cheveux blancs. La question sous jacente concerne plutôt ce que le temps fait de nous. Mais la comédie pure m’inquiète et je m’en méfie même si j’aime l’humour, comme il pouvait y en avoir dans Inventaires . Il y en a dans presque toutes mes pièces, il y a toujours le sombre et le clair. Cette fois c’est une petite ombre qui passe, un petit voile de nostalgie, et plus de clarté…... Mais ce ne serait donc pas juste de sous-titrer ma pièce « Comédie ».


PH Pour vous Inventaires était une pièce humoristique ?

PM Aux premières lectures de la pièce au Théâtre de la Bastille je me souviens que ces premiers lecteurs étaient effondrés au récit des vies qui venaient de se raconter. Moi je leur disais : « mais ce sont des personnes très vivantes qui ont des enfants, des petits enfants, avec plein de souvenirs heureux et pleins de souvenirs de souffrances, de difficultés ».


PH Ne croyez-vous pas qu’il y a beaucoup de lectures de théâtre contemporain, beaucoup de maquettes de théâtre contemporain, mais peu de pièces réellement mises en scène ?

PM Les lectures sont importantes et les maquettes aussi. Le vrai problème ce sont les responsables qui doivent aider à présenter les pièces sur scène. Souvent il y a une sorte d’incompétence reconnue de la part de ceux qui programment des salles et qui avouent ne pas très bien connaître le théâtre contemporain. J’ai le sentiment que souvent l’auteur contemporain devient intéressant uniquement après sa mort. Jean-Luc Lagarce est sans doute l’exemple le plus évident de ce comportement.


PH Est-ce que, comme Jean-Luc Lagarce, vous mettez en scène vos propres textes ?

PM Cela m’arrive lorsqu’il y a une demande précise. Je ne suis pas très doué pour trouver de l’argent comme cela est nécessaire pour monter un spectacle. Je ne sais pas faire ça et je n’ai pas envie de le faire. Par contre je peux assez facilement collaborer aux mises en scène comme je l’ai fait avec Robert Cantarella. Ce qui m’intéresse vraiment c’est le travail que je fais comme écrivain et j’ai la chance de le faire depuis presque trente ans. Comme on met en scène mes pièces très régulièrement je suis un auteur heureux. Très prochainement La Maison des morts va être lue au Piccolo teatro de Milan... C’est un beau cadeau.

 
  Entretien avec Philippe Minyana conduit par Philippe Heinen,
le 19 décembre 2007
 
     
 
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