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Humeur d'auteur

 
 

© Yves Neyrolles
...Une ouverture sur le monde...
Billet d'humeur | Jean-Yves Picq


« On se réjouit, normalement, de retrouver son pays après en avoir été absent un certain temps : joie du retour à sa propre culture et à ses propres repères. Joie d’autant plus grande que la culture de votre pays est censée être - du moins selon sa définition républicaine et laïque - une ouverture sur le monde, et que vos repères ne sont ni plus ni moins des repères que d’autres régions du globe vous envient – pardon du peu ! – pour être universels.
Seulement voilà : impossible d’être cet « heureux qui comme Ulysse … » quand on découvre, à son retour, qu’il n’y a plus aucune trace d’une quelconque revendication de « culture », justement, dans les programmes électoraux des candidats à la présidentielle, et que vos repères dits « universels » ont tous fondu comme du vulgaire plastique sous les feux (le chalumeau, plutôt !) des médias. Pire : vous qui venez de l’étranger, parfois directement de pays en conflits sévères et de régions du monde où, à chaque heure, l’incertain est certain, vous découvrez avec stupéfaction qu’il vous sera désormais impossible de rester informé des réalités que vous venez de quitter, car ici, voyez-vous, dans votre propre pays, le Monde extérieur semble ne plus exister. Perdue dans un océan de sujets franco-français, à forte connotation people, calibrée et réduite à deux ou trois images flashs, toutes identiques, l’information internationale, vidée de tout contenu, vous passe sous le nez aussi vite qu’elle vous a été proposée.
On aimerait croire à un simple effet provisoire de la campagne en cours. Mais des voyages précédents permettaient déjà de s’alerter : j’avais noté, ici et là, que les dramaturges étrangers - pour rester dans mon domaine d’intérêt - ne cherchaient plus à être traduits en français. La découverte des nouveaux talents et la circulation de leurs œuvres, dans l’espace européen, se font par l’Allemagne et l’Angleterre. La France leur apparaît comme une voie de chemin de fer un peu désuète, si ce n’est carrément en friche, et à la destination plus qu’aléatoire. Conséquence en retour : le théâtre contemporain français est pratiquement absent dans le monde, hors l’espace francophone (et encore !). Replié sur lui-même, notre pays ne reçoit ni n’émet plus. Il ne reçoit plus car il n’émet plus et il n’émet plus car il ne reçoit plus. Seules quelques figures étrangères ont droit à un peu d’intérêt de notre part, mais seulement quand elles ont été déjà mondialement reconnues.
Or il faut réaffirmer ici avec véhémence que pour lire le monde actuel, si dramatiquement absent dans nos journaux télévisés ou autres, nous avons besoin de lire le jeune théâtre qui s’écrit ailleurs et en ce moment (pas après-demain), qu’il vienne des Balkans, d’Israël, des pays arabes ou de l’espace anglophone (pour ne prendre que ces exemples). Pour ce faire, nous avons besoin de traductions immédiates de ces œuvres. Comme nous avons besoin que nos propres auteurs soient traduits plus largement. Recevoir pour émettre. Émettre pour recevoir.
Assis sur l’aura légendaire de notre culture ouverte, il ne faudrait pas que nous découvrions trop tard qu’une « culture » peut aussi être bornée. C’est à dire, inutile à tous.
»

 
  Jean-Yves Picq  
 
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