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Paroles d'auteur

 
Guillaume Poix
© Sophie Bassouls
Retrouver Babel | Guillaume Poix

Studio européen – La Chartreuse, Villeneuve-lez-avignon| 08-12/07/2015
Obrador d'estiu – Sala Beckett, Barcelone| 04-11/07/2015

Je rêve en serbe, me réveille hébété, traversé par des pensées catalanes, articule mes premiers mots en anglais, ferme les yeux pour tenter de déchiffrer l'allemand qu'on m'adresse, répète ce mot chinois sans l'accent croate que j'ai curieusement développé depuis trois jours, me délecte des intonations suisses et belges qui rendent ma propre langue résolument plus tonique, redemande qu'on m'épelle ces notes portugaises, finis par oublier de parler français à mes compatriotes aussi désorienté-e-s que moi.

On pourrait dessiner la carte de l'Europe – ou du monde – avec leurs corps, mosaïque improbable de folles et de fous : ils et elles sont seize et elles et ils ont décidé d'écrire pour le théâtre, le théâtre qu'ils et elles pratiquent et aiment dans leur pays d'origine (Allemagne, Belgique, Corée du Sud, Croatie, Espagne, Pays-Bas, Serbie, Suisse, Chine, France). Pendant cinq jours, retiré-e-s à La Chartreuse, l'isolement n'a pourtant plus cours et la troupe se reforme. Chaque auteur-e est invité-e à présenter un projet d'écriture dramatique destiné à « l'enfance » – on sera bien en mal de définir ce superbe mot sans l'affadir ou le trivialiser – afin de lancer une discussion moins façon jardin à la française que parc à l'anglaise, en tout cas passionnée. Sous le regard et l'écoute d'Enzo Cormann, Mathieu Bertholet, Pauline Sales, Fabrice Melquiot et Carles Battle qui entourent autant qu'ils accompagnent les conversations (à la manière du studio qu'Enzo Cormann a conçu et développé avec Mathieu Bertholet et de nombreux-ses autres auteur-es à l'ENSATT, dans le cursus d'écriture dramatique), la singularité des gestes d'écriture fuse, leur divergence radicale aussi. Sans altérer tout ce qui se dit autour de ce gigantesque gymkhana de tables, nous tentons, avec Katherine Mendelsohn, de « traduire » les échanges dans un anglais tantôt exact et rigoureux (Katherine), tantôt plus… poétique, dira-t-on pudiquement (moi). On ralentit, on peine, on ne comprend pas toujours, on trahit sans doute, on fait obstacle par la langue : bref, on se parle.
Et puis, soudain, alors qu'un orage faramineux éclate, que la foudre tombe non loin de nous, que la pluie lave et lessive les terres alentour, on comprend que c'est ça, l'Europe : de la confusion, de la multitude, de l'incohérence, et une même passion, viscérale, pour la diversité, pour la langue, pour l'infinité des actes de paroles. On comprend combien le théâtre est en soi une métaphore de l'Europe : tu me parles, je te regarde, je t'aime, te déteste et ne te comprends pas – j'en veux encore.

Je laisse ma courte carrière de traducteur derrière moi, et m'envole pour Barcelone. Pendant dix jours, auprès de sept jeunes dramaturges européens, je me heurte encore à cette tour de Babel qui ne cesse de se refonder, s'élever plus haut, et j'apporte avec ardeur ma pierre à ce splendide et gigantesque édifice. Simon Stephens, qui conduit un atelier d'écriture à la Sala Beckett, nous fait jouer au volley-ball, écouter Sonic Youth et nous emmène dans les dédales du quartier gothique pour ir de tapas. Le reste du temps, il nous parle, beaucoup, nous fait écrire, beaucoup, nous interroge sur notre travail, beaucoup, nous fait douter, beaucoup, et doute, lui aussi, beaucoup. Avec lui, on plonge.
Une famille : j'ai désormais une famille, elle n'a pas de langue, pas de frontière, pas d'harmonie ; je connais l'Uruguay, le Portugal, l'Allemagne et la Grande-Bretagne, je connais la Catalogne et l'Espagne, je connais la France.
Car nous nous sommes visité-e-s, non pas comme on traverse un monument, mais comme on s'invite chez l'être cher – pour qu'advienne tout un monde.

Guillaume Poix
12 juillet 2015
 
 
 
 
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