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Joël Pommerat
© Elisabeth Carecchio
Je tremble (1) | Joël Pommerat
Un théâtre anthropologique et poétique à la fois*


« Dans un monde où il est devenu presque grossier de prononcer le mot « art » et sans doute encore plus l’expression : « art dramatique », il est des auteurs qui affirment haut et fort qu’ils ont la nécessité d’écrire, la volonté irrépressible de dire et de montrer.
Depuis 1990, Joël Pommerat fait partie de ces hommes qui tracent leur chemin dans l’écriture dramatique, hors des modes ou des parcours obligés, revendiquant leur indépendance et le droit à « l’impérieuse nécessité » chère à Vincent Van Gogh. C’est un véritable parcours artistique, une véritable « œuvre artistique » que Joël Pommerat accomplit avec sa Compagnie Louis Brouillard depuis le début des années 90, quand il a décidé d’être à la fois l’auteur de ses pièces et le metteur en scène de ses écrits, tel quelques illustres ancêtres comme Shakespeare ou Molière, sans parler de nos contemporains Jean-Luc Lagarce ou Olivier Py.

De cette place, il propose aujourd’hui, avec
Je Tremble (1), une nouvelle étape sur le chemin de son aventure collective.
Nous sommes conviés à venir au cabaret, à assister aux numéros qui s’enchaînent, à rire, à sourire et à grimacer devant cette exposition d’une humanité qui oscille entre merveilleux, pathétique, dérisoire, risible et tragique… C’est notre univers quotidien qui se raconte, c’est la société du spectacle qui est là, mise en scène, dans les codes traditionnels du cabaret qui, petit à petit, se décalent. Ce n’est plus «la femme à barbe », «le comique » - troupier ou non - « le prestidigitateur » qui se montrent mais « la femme très mal en point », « l’homme le plus riche du monde » ou « l’homme qui n’existait pas » … Dérangeant, sans cesser d’être séduisant, ce nouvel opus de Joël Pommerat nous place au centre d’une des contradictions majeures que nous devons affronter en ce début de XXIème siècle : comment concilier notre fascination pour les images et la nécessité de nous confronter à la réalité « vraie », hors des illusions de l’image.

Nous retrouvons ici toute la démarche de l’auteur depuis ses débuts. Ecrire pour que des corps et des voix s’emparent des mots et les fassent résonner de telle sorte que le spectateur ne puisse échapper à leur vérité, parfois à leur violence, toujours à leur force. On a toujours ce sentiment que chaque mot est choisi, chaque phrase construite avec une rigueur extrême. Sans doute avec
Je Tremble (1), l’auteur se confronte-t-il davantage à la fragmentation du texte, inhérente au choix du cabaret satirico-politico-poétique, à la construction en tableaux, qu’il avait déjà expérimentée avec ses précédents spectacles, Les Marchands et Au Monde en particulier. Dans chacun des tableaux qui s’enchaînent, à la précision des mots correspond aussi la précision du geste, des gestes de l’acteur, dans le but de toujours être au plus près de l’intime de personnages qui évoluent dans le monde forcément spectaculaire d’une scène de théâtre. C’est sans doute la caractéristique essentielle du travail de cet auteur-metteur en scène, cette maîtrise du plateau, cette rigueur de la construction, cette exigence d’une esthétique où lumière et son participent à l’expression du verbe, qui n’empêche pas la rêverie du spectateur mais qui l’encourage et l’enrichit. En quelque sorte Joël Pommerat déchire le rideau de l’illusion et nous ramène sans cesse au plus près de notre monde.

Refusant le théâtre didactique, recherchant le « sensible », exaltant le « charnel », revendiquant la forme narrative - souvent malmenée sur nos scènes de théâtre -, Joël Pommerat est un conteur, un fabuliste, un rêveur, un « nouvelliste », un poète du présent et de l’avenir. Un moraliste qui tente de démasquer tous ceux qui dissimulent la réalité du mal qu’ils incarnent sous le maquillage et le travestissement du spectaculaire.

Utiliser le spectaculaire théâtral pour affronter le spectaculaire frauduleux dont nous sommes abreuvés au quotidien, utiliser les images libératrices du poète pour détruire les images anesthésiantes du manipulateur, utiliser le faux semblant revendiqué pour détruire le faux semblant dissimulé,…
C’est à cela que travaille l’écriture de Joël Pommerat, sans aucun manichéisme, pour parler du monde présent, pour « être dans l’histoire sans être dans l’anecdote.
»

 
  Philippe Heinen,
27 octobre 2007
 
 

* in texte du programme de Je Tremble (1) au Théâtre des Bouffes du Nord
    
Je tremble (1) a reçu le soutien du Fonds SACD 2007.

 
 
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