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Paroles d'auteur

 
Eric-Emmanuel Schmitt
© DR
Les « Quatre Vies » d'Éric-Emmanuel Schmitt
par Sabine Bossan et Caroline Collard


En reprenant le théâtre Rive Gauche, Éric-Emmanuel Schmitt affiche son ambition : donner aux auteurs de théâtre contemporains et à leurs textes une place qu'il estime aujourd'hui trop souvent négligée. Démarrage de la programmation en avril, puis en septembre après travaux.

http://www.eric-emmanuel-schmitt.com/

Dramaturge, écrivain, cinéaste… et maintenant directeur de théâtre. Comment vous est venue l'envie de reprendre le théâtre Rive Gauche aux côtés de Francis Lombrail et de Bruno Metzger ?

Cela vient d'abord d'un désir d'enfance, celui de passer le plus de temps possible dans un théâtre. Entrer dans un théâtre, c'est comme entrer dans une église. Lorsque j'entre dans une salle, j'ai le sentiment que tout est possible, que la vie va s'alléger et devenir plus riche, plus intense.
Au-delà de ce désir d'enfance, il y a aussi une inquiétude d'adulte. J'ai peur de ce qui arrive au théâtre en ce moment. Les salles perdent leur vocation, celle de jouer avant tout des pièces, pour les remplacer par des comédies musicales, des sketches, du stand up. Certes, je peux être un bon spectateur de ce genre de spectacles – notamment des comédies musicales – mais ma passion pour le théâtre s'adresse d'abord aux textes, à la littérature théâtrale. L'écriture dramatique, c'est raconter une histoire avec des personnages et passionner un public pour un univers qui n'est pas forcément le sien.
En vingt ans de carrière, j'ai vu les choses changer et je trouve que cette littérature dramatique est de moins en moins présente. Surtout lorsqu'elle est contemporaine. Pour moi la grande vocation du théâtre consiste à créer des auteurs vivants, qu'ils soient français ou étrangers. Je n'ai rien contre l'humour, bien sûr, l'humour qui est avant toute une philosophie, une façon de prendre de la distance. C'est indispensable. Ce que je condamne, c'est le repli sur les seuls genres comiques, alors que le public aime être diverti et enrichi, diverti et ému, diverti et poussé plus loin dans la réflexion.


Les auteurs se plaignent souvent de ne pas être lus par les théâtres. Comment seront choisis leurs projets ? Mettrez-vous en place un comité de lecture ?

Oui un comité de lecture sera mis en place. En tant que directeur artistique du théâtre (NDLR avec Francis Lombrail, tandis que Bruno Metzger est directeur administratif), je vais bien sûr lire aussi. J'ai déjà reçu une trentaine de textes originaux, dont certains textes anglais, et découvre finalement plus de choses intéressantes que je ne le pensais au départ.
Nous serons limités dans ce que nous pourrons monter, puisque nous ne sommes pas une structure subventionnée et que nous ne pouvons pas nous permettre de changer de spectacle tous les mois. Nous allons prendre le risque du succès et donc de l'échec, c'est le propre du théâtre privé.
En souhaitant le succès et en le craignant à la fois ! Car un succès cela, veut dire qu'un auteur rencontre le public, que des acteurs sont heureux, que le théâtre est plein… et en même temps cela signifie aussi que, pendant ce temps- là, il n'y aura rien d'autre. La création sera en quelque sorte interrompue. C'est un paradoxe avec lequel nous devrons jongler. La souplesse du privé est un grand apport pour les auteurs, car elle leur donne les moyens de vivre de leur art au même titre que les comédiens, les metteurs en scène…


Comme du temps de Beaumarchais ?

Exactement. Toutes mes pièces ont été montées dans le théâtre privé. J'ai eu la chance qu'un comédien comme Alain Delon y prenne le risque de jouer un jeune auteur. Le succès est venu et j'ai pu vivre de ma plume. On a trop souvent l'impression qu'auteur est un métier de complément. Subventionner permet de créer des auteurs, mais il faut ensuite leur faire rencontrer le public et qu'ils puissent vivre de leur art : c'est là que le privé joue son rôle.


Comment les spectacles seront-ils montés ? Allez-vous produire ?

Le critère premier sera donc la qualité dramatique. Si je reçois un texte qui me plaît, je chercherai ensuite une distribution et le théâtre pourra produire, ou coproduire et chercher des partenaires. Si une pièce est drôle et intelligente, tant mieux, si elle est intelligente et émouvante, cela me plaît encore plus ! Il existe tellement d'écritures dramatiques : celle qui s'absente derrière les personnages, comme on voit beaucoup chez les anglo-saxons, celle où le texte passe devant, ce qui est plutôt dans la tradition française…
Pour le spectacle de 19 heures, nous pourrons prendre le risque de choisir des acteurs parfaitement adaptés au texte, même si ce ne sont pas des stars. Pour celui de 21 heures, nous nous appuierons sur des acteurs aimés du public. Avoir une salle de 450 places permet de faire les deux : recevoir une vedette, la payer, et en même temps prendre le parti de la qualité avec des « valeurs » plus que des noms. Il faudra bien sûr que les deux spectacles s'harmonisent en termes de décors. Nous accueillerons également des projets où la musique aura sa part, plutôt des spectacles existants. Et nous participerons éventuellement à la production.


Quel genre de travaux avez-vous prévu et dans quels délais ?


Nous allons rafraîchir la salle, les loges et modifier la façade. Les travaux dans les loges et la salle commencent dès avril, sans pour autant arrêter les spectacles, ce qui suppose des interventions de nuit. Cet été, ce sera le tour de la façade, pour que tout soit prêt en septembre.


Vous avez été joué dans de nombreux théâtres à l'étranger. En avez-vous tiré des enseignements pour la gestion de votre propre théâtre ?

Non. Il y a une vie théâtrale spécifique dans chaque pays. Les horaires dépendent vraiment du mode de vie. En Espagne, la matinée est à 19 heures, la soirée à 23 heures. En Finlande, les spectacles sont à 18 heures. Quant à l'économie de l'activité théâtrale, elle varie selon les pays. En Allemagne, tout est subventionné par la ville ou le Land. En Finlande, chaque ville possède un théâtre, souvent avec trois salles de jauge différente, ce qui permet de monter à la fois des comédies musicales, des pièces du répertoire et de jeunes auteurs. En France, nous avons un système mixte, ce qui est une richesse.


Comment allez-vous concilier votre métier d'auteur avec celui de directeur de théâtre ?


Bonne question à laquelle je suis encore incapable de répondre ! J'y vois pour l'instant un intérêt : lire mes contemporains donnera de l'oxygène à ma vie de créateur, surtout que j'ai plutôt tendance à lire et relire les classiques. J'ai déjà trois vies - dramaturge, romancier et cinéaste - et j'en ajoute une quatrième ! Cela me fait peur mais m'enthousiasme aussi : plus on fait de choses, plus on peut en faire.


Où en êtes-vous de votre vie d'auteur aujourd'hui ? Avez-vous l'habitude de travailler sur plusieurs projets en même temps ?

Je suis monomaniaque, je ne peux rédiger qu'une chose à la fois. J'ai écrit deux pièces ces deux dernières années : l'une sera sans doute jouée l'année prochaine par Pierre Arditi et l'autre sera peut-être montée au Rive gauche. Je me vois comme le propriétaire d'un verger. J'ai à l'intérieur de moi des arbres qui poussent tous seuls ; certains donnent des romans, d'autres des nouvelles, d'autres des contes, des pièces, des films… je suis juste le jardinier qui va voir quels sont les fruits mûrs. La partie créatrice et rêveuse est très passive, très lente et plurielle. Plusieurs histoires s'épanouissent en même temps. En revanche, rédiger est actif. A partir du moment où je m'assois à ma table pour écrire une de ces histoires, que ce soit pour un livre, la scène ou l'écran, je deviens alors monomaniaque !


Que pensez-vous de la situation des auteurs contemporains dans le théâtre aujourd'hui ?

Une chose me surprend : dans chaque pays où je vais, j'entends dire qu'il n'y a pas d'auteurs ou très peu. Je crois qu'on ne manque pas d'auteurs mais de rencontres entre les auteurs et le public. La grande difficulté de l'auteur contemporain, c'est d'avoir à rivaliser non seulement avec ses contemporains, mais aussi avec les morts, des morts qui ont du poids ! Dure condition de l'auteur contemporain… La voix du passé peut nous écraser et minorer l'écoute du public. Pour être un auteur joué, il faut être soit mort soit très vif.


Quelles sont les plus grandes joies que vous a procurées le théâtre à ce jour ?

Mes grandes joies de théâtre sont des joies d'interprétation. Quand tout à coup des acteurs s'emparent d'un de mes textes et me font oublier que j'en suis l'auteur pour me transformer en spectateur. En spectateur ravi, dans tous les sens du terme.


Si le théâtre ne s'était pas appelé le Rive Gauche, comment l'auriez-vous appelé ?

J'adore ce nom. C'est à la fois chic et populaire, exactement ce que j'ai envie de faire dans ce théâtre. Vitez disait cela mieux que moi : élitaire pour tous.


Propos recueillis par Sabine Bossan et Caroline Collard
 
 
 
 
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