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Humeur d'auteur

 
 
Christian Siméon
© Bertrand Couderc
Passionnante plongée en théâtre profond... de retour de la Teaterbiennalen d’Örebro| Suède, 23-27 Mai 2007 | Karin Serres


« Comment comprendre le théâtre d’un autre pays ? Comment comprendre toutes ses différences pour recevoir chacun des textes, des spectacles dans sa plus grande justesse ?

Après le séminaire parisien de Suzanne Osten en janvier dernier, puis la lecture de beaucoup de pièces suédoises jeune public contemporaines, j’avais faim d’en savoir plus. Et c’est ce que m’a apporté cette vraie rencontre face à face : ces 5 jours à Örebro m’ont vraiment plongée au cœur de la vie théâtrale suédoise contemporaine au sens large.

J’ai découvert un théâtre actif, qui avance en travaillant, profondément, directement et se questionne régulièrement. Tous les spectacles, tables rondes, lectures auxquels j’ai pu assister et toutes mes discussions avec celles et ceux que j’ai rencontrés là-bas m’ont passionnée.

Deux grands chocs, d’abord : Babydrama d’Ann-Sofie Bárány, mis en scène par Suzanne Osten et Invasion de Jonas Hassen Khemiri, mis en scène par Farnaz Arbabi (Grand prix toutes catégories de la Biennale cette année).
En regardant les minuscules spectateurs de
Babydrama regarder eux-mêmes ce spectacle si fort, j’ai VU cet instinct théâtral inné pelotonné au fond de chacun de nous, qui attend juste qu’on vienne l’éveiller. J’ai VU ces bébés rire et se taire, soudain émus. Marcher à quatre pattes pour venir toucher les comédiens ou sauter de joie. Pencher doucement la tête face aux masques qui leur ressemblaient trait pour trait… C’était inimaginable et évident à la fois ! J’ai aimé aussi l’intensité de l’adresse à ces tout petits spectateurs, la justesse de l’écriture et de la mise en scène de ce spectacle qui leur est destiné. Sa force théâtrale aussi, son esthétique et sa richesse qui m’ont très vite embarquée, émue et touchée autant qu’eux !
Invasion, lui, est un magnifique poème rock contemporain sur la douleur de l’immigration. Sur la force de la langue aussi, le pouvoir d’un seul mot, sur la solitude urbaine et sur la manipulation…etc. Avec l’humain au cœur de la représentation et autant d’humour que de violence et d’émotion. Destiné aux adultes et aux adolescents qu’il doit toucher droit au cœur comme rarement. Comment oublier les poignants balbutiements suédois de l’immigré bouc émissaire et son lyrisme fascinant, au contraire, en farsi ? L’horreur de la fausse traduction ? L’anti-chronologie de la scène de la boîte de nuit qui se répète et hoquette ? L’incroyable pêche des interprètes qui déchaînent les rires et, deux secondes après, nous bouleversent ? Pourvu que ces deux spectacles puissent un jour venir en France !

Rencontre avec deux lieux-théâtres de Stockholm aussi, aussi différents qu’animés d’une même effervescence dramaturgique et artistique : Unga Klara, dirigé par Suzanne Osten et Scenario, régi par un collectif d’artistes autour de Daniela Kullman, dont la Farnaz Arbabi d’Invasion, Malin Axelsson et Gertrud Larsson. Avec Malin et Gertrud, j’ai beaucoup parlé travail, écriture, langue, chemin personnel. Ces deux théâtres actifs et ouverts se questionnent avec force et invention sur le rapport au public, à la contemporanéité, et sur la dramaturgie contemporaine, la langue, la narration, la fiction… dans une réflexion en perpétuelle progression qui ne peut que rencontrer la nôtre.

Ce que j’ai découvert aussi à travers tous les spectacles et lectures de la Teaterbiennalen c’est l’humour, le clownesque, l’absurde avec lequel ces pièces suédoises crues, réalistes, impliquées dans le drame social sont montées alors qu’en France, on les lit dans le premier degré avec lequel on les monterait, ce qui n’amène pas du tout au même endroit.
Et puis le sérieux et l’intensité des comédiens envers le public enfant ou adolescent, leur même engagement artistique dans leur travail qu’envers un public adulte : un pur bonheur !
Et puis la spontanéité comme partie prenante de la théâtralité, avec ces lectures distribuées en direct qui sonnent si juste.
Et puis la vraie considération du public, la profonde attention qu’on a pour lui qui, du coup, réagit si ouvertement, si généreusement en retour.
Et puis le souffleur disparu chez nous, ici assis au premier rang avec sa petite lampe bleue !

Et puis encore… la chanson de Babydrama. Nos plumes multicolores plantées dans les cartons. Le vert pomme des T-Shirts de la Biennale. Le mot “precisss”. Le caquetage d’oies sauvages de la foule de pros sous la grande tente blanche-bar, le soir, quand on ferme les yeux (C’est “Ank ! Ang !”, ils sont là !). Toutes les jeunes bachelières en robes de bal surannées qui viennent danser à l’hôtel dès la nuit tombée. La statue de plomb du cheval vert dans la cour calme. Les adolescents gothiques (si Strindberg était jeune aujourd’hui !). Le parfum des lilas violets. Les parapluies de lumière dans la salle de restaurant presque vide. L’odeur claire du vent froid. “Morgon”, “vi ses”, “det er bra”. Le goût de la réglisse salée. La musique de la langue suédoise. Les longues américaines déglinguées des raggare qui traversent lentement la ville, fenêtres ouvertes, rock à fond. Et le jour qui se lève déjà, la dernière nuit, à deux heures et demie du mat’, quand on rentre à l’hôtel, heureux et épuisés d’avoir tellement parlé et dansé…

Ces cinq jours de mai 2007 à Örebro ont été la passionnante première marche de notre projet qui va prendre son élan maintenant, un pied dans chaque pays. Merci de nous avoir offert cet espace et ce temps pour commencer à nous rencontrer vraiment ! Oui, dans le domaine du théâtre jeune public, je crois que la solide expérience suédoise et l’explosion actuelle française peuvent beaucoup s’apporter. Nous avons un vrai chemin à faire côte à côte, un territoire commun à inventer et faire grandir jusqu’à ce vaste champ d’expérimentation théâtrale que nous pourrons arpenter ensemble dans toute la richesse de nos différences.
Ces cinq jours à Örebro ont aussi été pour moi une vraie première plongée dans une Suède qui me parle intuitivement, profondément. Je veux revenir un jour travailler dans ce pays au théâtre si direct, si juste et si proche de la réalité subjective. Je veux revenir poursuivre tous ces échanges commencés avec Erik, Malin, Suzanne, Anna, Ann-Sofie, Gertrud et les autres. Je veux revenir écrire dans ce pays de lacs et de ciel, me nourrir de cette lumière du Nord et me replonger dans ce rapport sensible et instinctif à la nature, aux sensations, ce silence solitaire bouleversé d’émotions sauvages qui sont les miens, aussi, depuis que j’écris. Hej då !…*

* Au revoir !…

 
  Karin Serres,
Vincennes (France), le 31 mai 2007
 
     
 
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