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Paroles d'auteur

 
Lancelot Hamelin
© Arno Gisinger
« La Nation Théâtre » - Fête du livre théâtral - Mexico | Luc Tartar
du 1er au 6 octobre 2013

 

« El teatro tambien se lee »

Mexico, mardi 1er octobre 2013

Il y a du monde à l'inauguration de la FELIT (Feria del LIbro Teatral), installée comme chaque année Plaza Angel Salas, à proximité de l'Instituto de Bellas Artes. La FELIT est un des trois salons de l'édition théâtrale du monde hispanique, avec ceux de Madrid et de Buenos Aires. Cette manifestation internationale existe depuis plusieurs années et attire les professionnels et les aficionados du théâtre et de l'édition théâtrale. Cette année sont invités des éditeurs et des auteurs du Costa Rica, de Colombie, d'Argentine, de Cuba, d'Espagne… et de France. Nous sommes en effet deux auteurs français à faire le voyage, Xavier Carrar et moi-même, à l'invitation du département théâtre de l'INBA, (INstituto de Bellas Artes) et avec le soutien de la SACD de Paris, qui est partenaire de l'événement.

L'inauguration de la FELIT par Juan Meliá

 

 



Le programme est particulièrement riche et tout au long de la semaine sont proposés des spectacles, des lectures, des tables rondes, des ateliers. Pour la quatrième année consécutive, Mónica Juárez, directrice du Programme du Théâtre Scolaire, a mis en place au sein de la FELIT, un programme destiné aux enfants et aux adolescents. C'est dans ce cadre, et en complicité avec Boris Schoemann, metteur en scène et directeur du Théâtre La Capilla, et de Humberto Pérez Mortera, auteur et traducteur, que sont programmées les lectures de La Pandilla, de Xavier Carrar (La Bande, Editions Lansman) et la représentation de Los ojos de Ana, de moi-même (Les yeux d'Anna, Editions Lansman).

Xavier Carrar, Humberto Pérez Mortera et Mónica Juárez

Notre présence à Mexico, nous la devons Xavier et moi à la curiosité des Mexicains pour les écritures contemporaines françaises et à leur grande réactivité qui leur permet de monter des projets en un temps record. Cela nous épate, nous les Français, habitués aux lenteurs et aux frilosités hexagonales et, notamment, à l'indifférence polie de certains programmateurs français face aux projets de création. Trois ans se sont écoulés depuis ma première rencontre avec Humberto Pérez Mortera à Montréal, autour de S'embrasent. Humberto, séduit par la pièce et par la mise en scène d'Eric Jean, proposa de traduire la pièce en espagnol. Il enchaîna sur les traductions de Roulez jeunesse ! et Les yeux d'Anna. Les trois textes ont été édités par les éditions Los Textos de La Capilla, maison d'édition rattachée au théâtre du même nom, et deux d'entre eux sont créés aujourd'hui à Mexico, Los ojos de Ana, dans une mise en scène de Boris Schoemann, et dans quelques semaines, Abrasados, dans une mise en scène de Hugo Arrevillaga. Trois ans pour le cycle complet « traduction – édition – création » : quel est donc le secret des Mexicains ?

« Nous sommes une nation jeune, me répond Humberto (le Mexique, 112 millions d'habitants aujourd'hui, est devenu indépendant en 1821). Et nous ne sommes pas très liés au passé. Le théâtre classique espagnol nous ennuie, nous, on aime parler du présent. D'où les 80% de création théâtrale contemporaine. 80% ! Le chiffre nous laisse rêveurs, Xavier et moi. Et dans ces 80%, il faut compter 40% de création d'auteurs mexicains et 40% de création d'auteurs étrangers. Et devant notre stupéfaction, Humberto annonce fièrement : on est en train de créer une Nation Théâtre. » Je trouve la formule très belle et je crois qu'il a raison, à en juger par l'engouement de ces femmes et de ces hommes qui se pressent dans les allées de la FELIT et dans les stands des éditeurs, plébiscitant en quelque sorte, au-delà de l'écriture théâtrale elle-même, le regard que porte le théâtre sur le monde d'aujourd'hui.

Le théâtre La Capilla

Xavier est tout aussi admiratif que moi, il interroge Humberto sur l'histoire du Théâtre La Capilla, qui a été en pointe dans cet intérêt pour le contemporain.

L'entrée du théâtre La Capilla
La cour du théâtre La Capilla

 

 

 

 


 

 

 

 



Le Théâtre La Capilla est né il y a soixante ans, lui répond Humberto. Il a été construit sur un terrain sur lequel se trouvait une petite chapelle, d'où son nom. Un restaurant, puis un cabaret, ont complété le lieu, qui est devenu une référence dans la création contemporaine à Mexico. Les pièces de Beckett ont notamment été jouées à La Capilla, puis le lieu a connu diverses affectations, avant d'être fermé pour plusieurs années.

En 2000, Boris Schoemann, qui venait de rencontrer un grand succès public avec Les Feluettes, de Michel-Marc Bouchard, s'y installe avec sa compagnie, et redonne au lieu ses lettres de noblesse. Il confirme la programmation contemporaine du théâtre et l'ouvre à d'autres compagnies.

Au théâtre La Capilla, Boris Schoemann et Hugo Arrevillaga

Aujourd'hui, Boris assure la programmation en étroite collaboration avec Hugo Arrevillaga, metteur en scène, et Humberto Pérez Mortera, auteur et traducteur, en charge également de la maison d'édition. La Capilla reçoit une subvention triennale, qui permet de payer les techniciens et de mettre en place quelques coproductions. Ce soutien aux écritures et à la création contemporaine est d'autant plus remarquable qu'il se fait dans un contexte difficile : rappelons que le salaire moyen, touché par 60% de la population, est au Mexique de 3€ par jour.

Présentation éditoriale de l'Anthologie du Théâtre Français (2003-2013)
Le stand de Los textos de La Capilla
Après la lecture de La Pandilla, de Xavier Carrar


Jeudi 3 octobre, 17h

Présentation éditoriale de l'Anthologie du Théâtre Français (2003-2013), éditée par Los textos de La Capilla. David Ferré, Boris Schoemann et Humberto Pérez Mortera évoquent ce projet qui a pour titre « France-Mexique, écrire le théâtre aujourd'hui » et qui verra l'édition croisée de quatre pièces françaises traduites en espagnol, et de quatre pièces mexicaines traduites en français. Dans un premier temps, quatre pièces françaises ont été retenues, écrites par quatre auteurs français, « parmi les plus connus en France à l'heure actuelle, comme le précise David Ferré : Pascal Rambert, Nathalie Fillion, Claudine Galea, Hubert Colas. » David saisit l'occasion pour dresser un rapide panorama de l'écriture dramatique française, précisant que depuis Koltès, « qui a donné le la », les auteurs ne travaillent plus sur la psychologie, mais développent des thèmes et des formes très diverses qu'on pourrait rassembler sous le qualificatif de « théâtre de la catastrophe ». Boris abonde en soulignant l'extrême sensibilité et la grande liberté de l'écriture française.
C'est la langue qui, chez les auteurs français, fait corps et fait sens.


Jeudi 3 octobre, 19h

Au Théâtre El Granero, joli espace modulable, de deux cents places environ, avec une possibilité de rapport bi ou tri-frontal, les deux lectures de la pièce de Xavier Carrar, La Pandilla, sont l'occasion pour Xavier d'engager un vrai dialogue avec David Gaitán, le metteur en voix et en espace. Une grande table figure le lieu de l'interrogatoire de Lilas, personnage central de la pièce, ex-membre d'une bande de copains dont la fuite en avant se termine tragiquement. Xavier, dont la pièce est lauréate en France du Prix de l'Inédithéâtre 2012, attend beaucoup de cette lecture et est curieux de l'accueil que vont lui réserver les spectateurs mexicains. Assurément, l'accueil est bon, et le public, tour à tour sensible à l'humour et à l'émotion, se laisse prendre à cette histoire forte qui mélange les espaces-temps et nous conduit à l'inéluctable. Après la lecture, l'échange continue dans le hall du théâtre entre Xavier, David et les comédiens, Ana Beatriz Martínez, Hamlet Casas, Abraham Jurado et Alex D. Gesso. L'un d'eux désire lire d'autres textes de Xavier. La nécessité du dialogue auteur-metteur en scène-comédiens, au cœur même de l'acte de création, apparaît ici de façon éclatante, de même que l'intérêt de ces rencontres internationales, qui permettent un rapprochement des univers, des cultures, et la circulation des œuvres.


L'affiche de Los ojos de Ana

Samedi 5 octobre, 12h30

Au théâtre Orientación, qui contient à peu près trois cents places, la compagnie Los Endebles présente Los ojos de Ana, dans une traduction de Humberto Pérez Mortera, une mise en scène de Boris Schoemann, avec Mahalat Sánchez, Guillermina Campuzano, Alejandro Morales, José Cremayer, Christian Diez.

J'ai eu l'occasion de rencontrer l'équipe en début de semaine et d'assister à un filage. Quel plaisir de découvrir un metteur en scène et une compagnie avec lesquels je me sens en complicité et en affinités ! Cela n'arrive pas tous les jours et que cela puisse advenir par-delà les différences de langues et de cultures ne cesse de m'émouvoir. La représentation confirme mon ressenti : je retrouve dans ce spectacle mon univers d'auteur et l'ensemble, emmené par d'excellents comédiens, justes et inventifs, saisit les spectateurs. Je suis moi-même troublé par la scène de Rachid, au cours de laquelle le personnage, presque dénudé, raconte, le corps collé contre la porte, comme crucifié, ce qu'a vécu sa copine Anna. Il y a dans la mise en scène de cette scène une force incroyable, et je retrouve dans ce travail une façon typiquement mexicaine d'envisager le rapport à la mort et au fantastique. Sans doute mon imaginaire rencontre-t-il ici celui des Mexicains.


Samedi 5 octobre, 17h

Boris Schoemann et Humberto Pérez Mortera présentent sept auteurs mexicains émergents ou reconnus, récemment édités par Los textos de La Capilla : Bárbara Colio, Itzel Lara, Luis Santillán, Édgar Chías, Alfonso Cárcamo, Conchi León, Adrián Vázquez.

Présentation éditoriale de sept nouveaux titres
dans la collection « dramaturgie mexicaine »

Il y a beaucoup de monde à cette présentation éditoriale, preuve s'il en est de l'intérêt des Mexicains pour leurs auteurs de théâtre. Boris s'enthousiasme face à la richesse et à la diversité de ces écritures, dressant un parallèle avec le théâtre québécois. La comparaison me semble pertinente, je ne cesse d'y penser depuis quatre jours. Ici, précise Boris, comme au Québec, les pièces des auteurs sont rapidement montées, y compris dans des théâtres importants. Cette effervescence autour des écritures contemporaines stimule la création et profite aussi aux auteurs, qui bénéficient de cette étape cruciale dans le processus d'écriture qu'est le passage à la scène. Ils peuvent ainsi remanier leurs textes, peaufiner, bref, progresser, et c'est l'écriture dramatique contemporaine mexicaine dans son ensemble qui fait un bond en avant. Je me raidis sur ma chaise. La comparaison avec la France n'est pas toujours à notre avantage. Boris appuie d'ailleurs là où ça fait mal : très au fait de la situation française, le voilà qui précise au passage, par comparaison, les difficultés que rencontrent les auteurs français, qui voient peu de leurs pièces créées dans les théâtres. « Ici, au Mexique, confirme Humberto, il n'y a pratiquement pas d'institutions, et paradoxalement, tout va plus vite. »

Alors, quoi ? L'aide de l'Etat pour les écritures contemporaines serait-elle en France inefficace ? Je crois plutôt que la gourmandise des Mexicains pour le moment présent est une partie de la réponse. Le rapport au temps et à la création se vit différemment. En France, on veut faire date. Une création doit marquer. C'est une vision romantique de l'écriture, dans un pays qui a une longue tradition littéraire. Au Mexique, l'écriture dramatique se vit ici et maintenant, sans regard nostalgique vers le passé. A pays jeune, écritures nouvelles, prises de risque et foisonnement des créations...

Avec les comédiens de Los ojos de Ana

Dimanche 6 octobre, 10h00

J'anime un atelier d'écriture auprès d'adolescents et de leurs professeurs, secondé par Humberto, mon traducteur. L'exercice n'est pas simple, dans la mesure où je maîtrise mal l'espagnol, mais nous parvenons néanmoins à écrire et à échanger autour du thème des « Premières fois de la vie. » Je suis frappé par la détermination de ces jeunes qui revendiquent haut et fort le fait d'être en train d'écrire une pièce de théâtre. Voilà, c'est cette détermination, cette absence de complexes, de retenue, de peur face à l'Ecriture ou à la Création, qui rend ici les choses si simples et qui permet que tout, absolument tout, reste possible.
Au terme de cette semaine de rencontres et d'échanges, nous sommes séduits Xavier et moi par l'énergie des Mexicains et leur capacité à mettre en œuvre des projets et des créations. Dans un monde complexe et affolant, les Mexicains semblent avoir le talent de la vie. Il faut avancer, coûte que coûte, se débrouiller pour manger, vivre, créer. A l'instar de ces vendeurs ambulants du métro de Mexico, qui vendent de tout (des stylos, des CD, des bonbons, du Scotch...) trouvant dans ce petit commerce des conditions de vie ou de survie et un peu de lien social, les artistes mexicains innovent car ils sont en mouvement permanent. Forces de vie et de propositions, leurs créations suscitent la curiosité de leurs contemporains. La « Nation Théâtre » est en marche.
Elle est à l'écoute du monde, au rendez-vous de ce XXIème siècle.

Luc Tartar
24 octobre 2013

Xavier Carrar et moi-même tenons à remercier les organisateurs de cette FELIT 2013,
et plus particulièrement Juan Meliá, Mónica Juárez, Boris Schoemann, Humberto Pérez Mortera,
Hugo Arrevillaga, David Gaitán.
Merci à la SACD qui a rendu ce voyage possible.

 
 
 
 
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