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Paroles d'auteur

 
Carole Thibaut
© Victor Tonelli
Carole Thibaut | Entretien par Sabine Bossan

Sabine Bossan Qu'est-ce qui vous a inspiré l'écriture de votre dernière pièce, L'Enfant, drame rural?

Carole Thibaut Une résidence d'écriture à Saint-Antoine-l'Abbaye, un petit village en Isère. J'avais été invitée par l'association Textes en l'air qui organise chaque année un festival autour des écritures contemporaines dans ce village et dont la plupart des membres sont des habitants du village. J'y ai passé trois mois durant l'été 2009, en juin et juillet puis en septembre. La commande de départ était un travail de collectage de paroles de femmes et d'hommes, surtout de femmes.
J'avais déjà mené en Ile de France un travail similaire avec des groupes de femmes d'origine immigrée dans des cités de banlieue et cela m'intéressait d'aller voir ce qui se racontait du côté des femmes en zone rurale. Pour créer la rencontre, j'ai notamment ouvert un bureau d'écrivaine publique où j'échangeais des textes pour des mariages, des premières communions contre des histoires de femmes vraies ou fausses. Les membres de l'association m'ont aussi emmenée rencontrer des femmes dans des fermes isolées ainsi que dans des endroits très variés. Je me suis rendu compte à cette occasion qu'en règle générale les histoires des femmes de la zone rurale française ne différaient pas énormément de celles que les femmes m'avaient racontées en banlieue parisienne qu'elles soient maghrébines, d'Afrique noire, normandes ou chinoises. On se retrouve toujours devant les mêmes schémas liés aux règles de domination qui pèsent sur elles, par rapport à la virginité, la maternité, les mariages forcés qu'on fait subir par exemple à des filles très jeunes qui tombent enceintes, etc. Je précise que tout ceci est actuel. J'ai écrit un premier texte pour le festival que j'ai mis en scène avec des comédiennes professionnelles et des habitantes amatrices. Il s'appelait Les Eroïques et reprenait ces histoires de femmes en les rendant le plus anonymes possible et en les poussant vers l'universel. C'était vraiment du théâtre du réel. J'avais un peu mis en forme les témoignages, fait un petit montage, mais c'était vraiment du brut.
En effet, cela m'intéresse beaucoup de travailler sur la parole brute, de voir comment elle résonne à l'écriture et comment elle re-résonne sur scène. Quand je suis revenue en septembre pour la deuxième partie de ma résidence, j'ai demandé à pouvoir écrire quelque chose qui m'appartienne, avec lequel je puisse être complètement libre. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à écrire L'Enfant, Drame rural. Avant mon départ, j'ai lu le début de la pièce devant une soixantaine de personnes du village en me disant que c'était très loin de ce que j'avais collecté, que cela les concernerait de très loin.
Comme toujours quand on livre la première lecture d'une pièce, j'ai pu alors "entendre" ce que j'avais écrit, et je me suis rendu compte que c'était finalement très imprégné par cette immersion, pas tant par les anecdotes dont on m'avait fait part, mais par le poids de toutes ces humanités que j'avais rencontrées, notamment dans ce rapport à l'empêchement et à la sclérose dans laquelle ce village pouvait enfermer peu à peu ses habitants.


SB D'où vient l'idée de l'enfant ?

CT La pièce traite autant d'hommes que de femmes, l'idée de l'enfant reste très fortement liée au désir d'enfantement ou à l'empêchement d'être parent. La première fois que je suis arrivée à Saint-Antoine, j'ai eu l'impression que c'était un village sans enfants, qu'il n'y avait pas de place pour les enfants, qu'on était dans un endroit où les gens se racornissaient. Mais c'est aussi, bien sûr, lié à moi et à mes obsessions personnelles. Durant le collectage, certaines personnes comprenaient parfaitement la règle du jeu et venaient me raconter des histoires très fortes, très sincères. D'autres s'en sont servi de manière plus inconsciente et je me suis parfois retrouvée dans une position extrêmement désagréable. Je me suis retrouvée face à des gens qui s'effondraient devant moi parce qu'ils n'avaient jamais parlé de certaines choses. C'est une expérience qui a beaucoup fait évoluer mes idées sur le collectage, même si j'ai continué aussi ce travail et qu'en mai prochain, par exemple, je vais rencontrer les ouvrières de Lejaby pour collecter leurs histoires de lutte et de résistance. On pense que ce sont des endroits qui n'existent plus. Il y a des gens qui me parlent de cette pièce comme si elle se passait au XIXème ou au XXème siècle. C'est complètement faux, dire que la ruralité n'existe pas c'est comme si on ne mettait plus le nez hors de Paris. Pareil pour les ouvrières, on a l'impression que le monde ouvrier n'existe plus.


SB D'une façon générale comment décidez-vous des thèmes que vous allez aborder ?

CT Les thèmes se décident plutôt a posteriori, à partir des questionnements que j'ai, qui travaillent en moi, qui macèrent. Puis, à un moment donné, je me mets à écrire quelque chose. Je me rends compte maintenant qu'il y a des cycles. Pendant trois, quatre, cinq ans, cela a été la question de la violence. Et puis il y a la question du genre. Ce sont des questions qui ne cessent de me traverser. Sur L'Enfant ce n'est pas le sujet même si j'ai l'impression de traiter les rapports hommes femmes d'une manière très différente de la plupart des auteurs parce que tout simplement la plupart des auteurs sont des hommes. Ainsi, je pense que dans mes textes on peut rencontrer un intellectuel qui soit une femme, ou un médecin qui soit une femme, ce qui n'arrive pratiquement jamais dans une pièce écrite par un homme. Elles sont cantonnées dans des stéréotypes très marqués, sociaux ou affectifs. Pour moi la question du genre est une vraie question politique : Comment est-ce que ça fait bouger toutes les lignes, tous les codes et nos repères ? Et aussi où vont se nicher toutes nos ambiguïtés par rapport à ces questions ?


SB On est peu épargné à la lecture de vos pièces.

CT J'écris où ça me bouge moi. Et c'est plutôt autour du problème de la difficulté à dire, de tous ces trous qu'il y a dans la parole, de l'endroit où les gens pensent être et pensent parler et où ils ne sont pas et où ils parlent d'ailleurs. Forcément, la parole est toujours à côté et ça peut déclencher la violence. C'est pourquoi je traite aussi de la violence. Pour moi la violence c'est l'endroit du basculement humain, là où on frôle les bords de la folie, comme l'amour. Quelque chose qui échappe à la parole. C'est là où le théâtre me passionne. Allez fouiller du côté de l'indicible et des trous de conscience, de nos trous noirs ordinaires et extraordinaires.


SB Le théâtre représente pour vous une forme d'engagement, êtes-vous d'accord avec cela ?

CT Le théâtre représente une forme d'engagement, oui, mais c'est un engagement qui fait partie de moi. Je n'écris pas des pièces engagées. Pour moi, il n'y a pas de fonction d'instruction dans l'art, ni dans l'écriture théâtrale, ni dans la littérature. Il y a des questionnements qui se posent, qui deviennent obsessionnels et la seule manière de tenter non pas de les résoudre mais d'y voir plus clair c'est de les écrire. C'est comme si je mettais en place quelque chose dans une fable ou dans une fiction qui me permette de questionner cet endroit-là, d'en ouvrir les sens. Mon théâtre n'est pas un théâtre de l'engagement dans le sens de théâtre à message, didactique ou pédagogique. Mais il est nourri de tous mes engagements personnels et je peux dire que je suis une personne profondément engagée sur le plan sociétal comme sur le plan politique. Il est nourri de certaines grilles de lecture du monde découlant de cet engagement et qui m'amènent à travailler avec des personnes marginalisées, défavorisées, avec par exemple des femmes qui sont un peu à vau-l'eau. C'est cette humanité-là qui me bouleverse. Et c'est ce qui va m'inspirer parce que c'est l'expérience humaine que je traverse. C'est la littérature qui m'a amenée au théâtre. C'est parce que j'aimais profondément les mots que je suis venue au théâtre. J'ai commencé comme comédienne parce que j'avais envie de mâcher des mots. Ce travail de metteur en scène c'est parce qu'il y a ce même désir de rendre les mots. Je pense qu'on écrit, qu'on joue ou qu'on est artiste parce qu'il y a quelque chose de profondément vital qui a besoin d'être exprimé, sinon on devient fou. Et ce questionnement ouvert, ce rapport intime au monde va nourrir mon théâtre. Si je le tiens enfermé en moi, il me dévore


SB Vous travaillez avec des publics de différentes cultures et origines sociales. Qu'est-ce que cela vous apporte dans votre travail artistique ?

CT Ca m'apporte beaucoup sinon je ne le ferais pas. Je n'envisage pas de faire de l'animation ou de l'action artistique pour de l'action artistique, genre missionnariat social ou culturel. Je trouve d'ailleurs que c'est une très mauvaise façon d'aborder ça. Il faudrait vraiment revoir à la base le mode de soutien financier aux artistes dans ce domaine. Il faut que cela leur rapporte à eux avant tout parce que sinon ils le font mal et il n'y a pas d'échange. Il faut que ce soit vraiment un échange, que j'arrive avec mon univers face à d'autres qui arrivent avec leur univers. Si j'arrive et que je leur dis que je vais leur apprendre ce que c'est que le théâtre, ça n'apporte rien. Il faut plutôt un partage sensible des choses. Et cet échange permet d'échapper à une sorte de formatage. Je me retrouve dans ce cadre avec des gens qui n'ont pas du tout les mêmes référents que moi. Parce qu'on n'est pas du tout aux mêmes endroits socialement ou, au sens très large, culturellement. C'est là où ça devient passionnant. Là ils s'emparent de l'outil d'expression. On se met à discuter vraiment si l'échange a eu lieu. Et je retrouve alors, là, l'essence même du théâtre, en tant qu'espace de parole urgente, vitale, un espace terriblement subversif. Il y a cette façon de s'emparer de la scène et de dire les choses au monde qui me ramène à l'endroit exact du théâtre : "je parle avec mes tripes, avec tout mon univers humain, qu'il te plaise ou non, et j'ai quelque chose à te dire et à dire au monde, d'essentiel, vital, fondamental."


SB Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

CT Je travaille sur la suite de L'Enfant-Drame rural qui est en fait le premier volet d'un triptyque intitulé Les Communautés Territoires. Je travaille partir de ces lieux où des groupes humains vont vivre et générer leurs propres règles, leurs propres lois. Il y a eu L'Enfant - drame rural et il y a L'Ile-Epopée insulaire qui est née d'une résidence que j'ai menée en 2006 sur l'Île d'Ouessant. C'était le premier groupe d'auteurs qui partait à l'initiative du Théâtre de la Tête Noire dans le cadre de "Partir en écriture". Je me suis rendu compte que cette île avait vécu pendant longtemps dans un système faussement matriarcal, en fait très patriarcal et très conservateur. C'est une des premières communes à avoir élu une femme maire en 1945, mais paradoxalement avec des voix conservatrices. Ma pièce prend comme axe principal le personnage de Jeanne, qui fut maire d'Ouessant en 1945. J'imagine son histoire depuis sa naissance en 1905 jusqu'à sa mort en 2005 et j'écris sur trois temps : 1905, 1945, 2005, en travaillant sur la transmission du secret dans un clan de femmes. Cela nécessite un plan complexe, quarante personnages et quatre heures de spectacle. J'espère pouvoir en monter la production pour 2014-2015. Le troisième volet s'intitule Cités- Tragédies urbaines et sera beaucoup plus lié à la profération qu'à la mécanique romanesque. Et pour l'an prochain je travaille sur un tout autre matériau qui donnera naissance à ce que j'ai intitulé Liaisons contemporaines. Je ne sais pas encore si cela prendra la forme d'un spectacle ou d'une installation et l'écriture est très liée à la forme même. Il s'agit de questionner le rapport amoureux, le rapport à l'autre, à travers les nouveaux médias. La façon dont les SMS, les mails, et autres médias actuels peuvent rendre les relations encore plus fragmentées. La multiplicité des médias va fragmenter d'avantage l'autre, et ce dans une forme de frénésie, d'addiction, la forme du média changeant en lui-même le contenu du message On n'écrit pas du tout la même chose à la même personne dans un SMS ou dans un mail ou une lettre ou un tchat. Ca démultiplie les formes de fragmentation du sujet. La forme du spectacle dépend ainsi entièrement du questionnement. Je pense que ça pourrait être une installation immersive et mettre en jeu paradoxalement la rencontre impossible ou toujours recommencée des corps. Et je pense faire appel pour cela aussi à des danseurs au milieu de ces nouvelles technologies mises en jeu. Ça pose la question de "comment ça se raconte". J'avais déjà fait une expérience l'an dernier avec un texte qui s'appelle Moscou rouge, une commande d'écriture du festival de la correspondance de Grignan. C'est très intéressant parce que ce sont de nouveaux langages à explorer. En tant que tels, ils questionnent le temps de la représentation, le rapport à l'écriture et à la lecture également. Le spectateur va pouvoir ou non s'identifier aux enjeux à travers ces nouveaux langages. C'est toute la question à mon sens que posent ces nouveaux médias dans le paysage actuel des arts de la scène. Ce nouveau projet commence à m'obséder. Je pense que je vais le présenter à l'hiver 13-14 à Confluences (Paris 20ème) où je suis maintenant artiste associée au cours de rencontres artistiques et thématiques, que nous allons organiser, consacrées aux nouveaux médias et à leurs impacts dans nos représentations intimes. Il y a deux autres de mes spectacles qui tournent en ce moment. Les Petites Empêchées- Histoires de princesses que j'ai écrit à partir de questionnements sur la construction du genre dans l'enfance à travers les figures des contes populaires et puis Fantaisies-L'Idéal féminin n'est plus ce qu'il était, un solo performance qui interroge les représentations du genre et notamment de ce qui constitue l'identité féminine, de façon très assumée et en même temps complètement délirante.


SB Entre les représentations de L'Enfant, vos questionnements, ce que vous êtes en train d'écrire, les tournées… tout ceci est extrêmement vivant !

CT Oui, c'est aussi ce qui me motive. Chacun a ses rythmes et ses énergies propres. Je sais quant à moi que j'ai un besoin immense de bouger, de m'interroger, de chercher et de m'émerveiller. Des chercheurs, récemment, ont révélé que c'était cette capacité d'émerveillement qui permettait au cerveau de ne pas vieillir. L'art et la vie seraient donc une cure de jouvence permanente...


Propos recueillis par Sabine Bossan
Décembre 2012
 
 
 
 
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