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Paroles d'auteur

 
Sarah Vermande
© DR
L'Alchimie d'un succès
Paroles croisées | Michel Vinaver et Jean-Charles Morisseau
Un entretien mené par Sabine Bossan

La pièce de Michel Vinaver, 11 septembre 2001, a été représentée dix ans après par une cinquantaine de lycéens de Seine-Saint-Denis à la Comédie de Saint-Etienne, au Théâtre de la Ville puis au Forum du Blanc-Mesnil. Un succès public et d'estime né d'une expérience hors normes. Michel Vinaver et Jean-Charles Morisseau racontent.

La genèse

Michel Vinaver J'ai reçu une demande de droits de la Société des Auteurs daté du 29 janvier 2010 pour des représentations de ma pièce 11 septembre 2001 et un film, de la part de M. Jean-Charles Morisseau, chef d'entreprise. Une note de motivation jointe disait qu'il avait découvert ce texte par hasard, qu'il souhaitait le voir sur scène et éventuellement le produire s'il n'avait pas la possibilité de la voir autrement. Voilà pour moi le déclic initial.

Jean-Charles Morisseau Quelques jours après je me suis retrouvé avec Jean-Marc Giri, futur producteur du film D'un 11 septembre à l'autre, devant Michel Vinaver. L'examen de passage avec Arnaud Meunier a été moins solennel mais tout aussi direct. Si je me suis retrouvé être l'un des coproducteurs et mécène de la pièce, l'ensemble du projet a été en grande partie subventionné par le système institutionnel. Nous avons simplement accéléré les vitesses dans le système de production. Comme l'explique très bien Arnaud, dans le système subventionné il y a deux années de travail, une année de recherches de financement et une année pour faire le projet.

MV C'est un minimum. Monter un tel projet aurait nécessité deux ans de démarches, nous ne les avions pas.

JCM On s'est retrouvé à partir ensemble avec Arnaud et Michel aux mois d'avril-mai 2010. C'est là que j'ai dit quelque chose d'un peu inhabituel, que je financerai ce que le système n'aurait pas financé.

MV Une phrase a été névralgique : « de toute façon on le fait ». Et ça c'était inhabituel. On n'avait pas bouclé un budget mais on y allait. Cette phrase a donné un élan qui s'est répercuté le long de la chaîne de tous les participants au projet, jusques et y compris les institutions. Les institutions n'ont pas été dans la position habituelle d'être sollicitées au départ. Là ça allait dans l'autre sens. On peut dire que ça a culbuté un peu l'ordre des choses.

Intégrer les lycéens dans un travail artistique

JCM Ce projet a été l'occasion pour Arnaud Meunier d'essayer d'ouvrir le domaine artistique à des jeunes qui viennent de tout à fait ailleurs. Il a tout de suite proposé de faire jouer la pièce par des jeunes de Seine-Saint-Denis, ce qui a donné cette dimension exceptionnelle au projet. Il a fait appel à l'association Citoyenneté Jeunesse, dirigée par Jean-Michel Gourden, qui réalise chaque année des initiatives culturelles dans les lycées et collèges de ce département.

MV Arnaud Meunier avait déjà travaillé en tant que metteur en scène associé au Forum du Blanc-Mesnil et conduit nombre d'ateliers avec des jeunes du département. Ayant constaté que tous les candidats au Conservatoire national d'art dramatique provenaient des classes favorisées, il lui a paru bon de saisir cette occasion de tenter l'expérience avec des jeunes venant d'horizons différents et présentant une grande diversité sociale et ethnique.

JCM Trois lycées ont été choisis à Aulnay-sous-Bois, à Bondy, et à Noisy-le-Grand sur la base de l'implication des professeurs. Les lycéens de ces classes ont suivi des ateliers hebdomadaires conduits par cinq comédiens professionnels de la troupe d'Arnaud Meunier, lesquels ont aussi fait partie de la distribution finale. Ce n'est qu'au bout de quelques mois que les élèves ont été tenus de décider de continuer ou non l'aventure. Le désir et l'assiduité ont déterminé la population des cinquante acteurs sur le plateau. Voir ce que ces lycéens ont développé en concentration, en sens artistique, en intérêt pour la littérature a été impressionnant.

MV Dans le comportement du producteur Jean-Charles Morisseau dès le départ, il y avait cette particularité que l'incidence budgétaire n'était pas mise en avant chaque fois qu'une idée était émise dans toutes les options proposées. Notamment la proposition de travailler au départ avec cent lycéens, et une cinquantaine de lycéens sur le plateau impliquait une impossibilité de tournée. L'impact financier de cette décision s'est avéré encore plus grand que ce que l'on pensait au départ, dès lors que l'on a su que juridiquement il était nécessaire de prévoir le paiement du salaire minimum syndical, non négligeable, à tous les jeunes par représentation du fait qu'il y avait des acteurs professionnels dans la production. Donc c'était un projet hybride – amateurs - professionnels - et dès lors qu'il fallait rémunérer les acteurs cela faisait en sorte qu'un élément important du budget irait à la rémunération des jeunes lycéens qui ne demandaient rien.

Démocratie et Citoyenneté

JCM Le travail pédagogique a été remarquable, tant de la part de Citoyenneté Jeunesse que des professeurs.
Citoyenneté Jeunesse a emmené les jeunes voir des spectacles de théâtre et de danse, ainsi que des expositions, des films, durant toute l'année et les professeurs ont réinvesti autour de ce projet dans leurs cours. Par exemple, dans les cours de français ils ont demandé aux lycéens de développer ce qu'ils ressentaient par le langage et l'écrit.

MV La classe d'Aulnay m'a un jour accueilli avec la lecture d'une pièce qu'ils avaient écrite collectivement « à la manière Vinaver » sur la révolution tunisienne intitulée 14 janvier 2011.
Le Forum du Blanc-Mesnil a organisé une soirée à la demande d'Arnaud pour les parents et les proches afin de leur présenter le travail en cours de répétition et a demandé à Citoyenneté Jeunesse a de faire une grande exposition de tous les travaux réalisés en marge de ce projet dans d'autres domaines artistiques que le théâtre à proprement parler. C'était remarquable en tous points. Une autre chose m'a frappée, c'est la façon dont cinq comédiens professionnels de la compagnie d'Arnaud Meunier, La Mauvaise Graine, ont conduit une centaine d'heures d'atelier par participant. Il y a eu une sorte de décentralisation dans le travail, Arnaud n'aurait pas pu tout faire. De même que Gourden était assisté par cinq chargés de projets qui allaient dans les lycées, voire dans les familles, résolvant les problèmes qui pouvaient se poser.

JCM C'était l'initiative de Citoyenneté Jeunesse de faire intervenir un ethnologue et un sociologue dans les classes pour dépiauter ces questions que ne pouvaient pas ne pas poser la pièce : Qu'est-ce qu'être musulman ? Qu'est-ce qu'être arabe ? Qu'est-ce qu'être intégriste ? Qu'est-ce qu'être un terroriste ? Et de mettre la pensée des jeunes en ébullition sur ces questions-là et notamment d'aborder les hypothèses courant sur pas mal de sites internet sur la théorie du complot. Après les interventions de l'ethnologue Mourad Hakmi et du sociologue Luc Boltanski, la plupart de ces questions ont été déparasitées. Les jeunes ont compris que le monde est complexe. Ils ont gagné en indépendance de jugement et de pensée. Dans les choses qui ont été marquantes aussi, ça a été l'évolution des relations entre ces jeunes et les adultes. Notamment avec les professeurs, ils se sont sentis plus écoutés, dès le début des ateliers de théâtre, les professeurs ont fait les exercices avec les élèves. Cela a complètement cassé les codes, sans pour autant bousculer l'autorité des enseignants.
La bienveillance a constamment été un des mots clés d'Arnaud Meunier. Et cela a été notre mot clef entre nous tous qui venions de milieux différents : théâtre, éducation, entreprise. Nous avons fonctionné sur un mode très décentralisé : pas de chef. Chacun y mettait plus de plaisir et plus d'énergie sachant pourquoi il en était, pourquoi il le faisait et pour le faire ensemble.

MV Un jour, Jean-Michel Gourden, qui me convoyait de lycée en lycée, m'a dit : « On a fait quoi aujourd'hui ? On a fabriqué de la démocratie. »

Du projet à la scène

JCM En janvier 2011, Arnaud Meunier a été nommé à la Comédie de Saint-Etienne. Il nous a aussitôt annoncé son intention d'y organiser les répétitions et deux avant-premières. C'était complètement inattendu et excitant, dans certains cas perturbant pour ces jeunes de partir loin de leur famille, au mois d'août, en plein ramadan. Arnaud a trouvé une famille d'accueil stéphanoise pour chacun d'eux. Cette impulsion donnée par Arnaud et son équipe a soudé encore davantage la troupe éphémère, a créé de nouveaux liens.

L'alchimie d'une aventure hors du commun

JCM Je ne peux pas m'empêcher d'ajouter qu'il y a eu le soutien et l'enthousiasme de Michel vis-à-vis de ce projet. Au fur et à mesure, Michel a eu un rôle considérable par sa présence. Il a été présent aux répétitions, il est venu rencontrer les jeunes dans chacune des classes, ils l'ont accueilli comme le grand-père idéal, à leur écoute, toujours ouvert aux choses nouvelles, et qui les a accompagnés d'un bout à l'autre.
J'ajouterai aussi que le professionnalisme de ces jeunes sur le plateau m'a impressionné. Au cours de ces représentations, ils ont pleinement habité leur rôle, mais en affirmant leur différence. Ils sont devenus fiers d'eux-mêmes, fiers personnellement et collectivement.

MV J'ai eu la certitude d'un projet viable dès lors que s'est constituée la triade Morisseau - Meunier - Gourden. Il y a eu la conjonction de ces trois personnes et des moyens - à la fois financiers, de compétence artistique et de rayonnement sur le plan éducatif - que chacun, suivant ses compétences et ses possibilités, a mis à la disposition de ce projet. Chacun a alimenté en énergie les deux autres. Ce projet a trouvé, chemin faisant, à la fois son ampleur et sa spécificité.
L'enthousiasme s'est propagé et maintenu du début jusqu'à la fin. C'est ce qui distingue cette aventure-là de tout ce que j'ai pu connaître jusqu'à présent.


Pour en savoir plus : http://www.11septembre2001.net
(Un extrait de cet entretien a été publié dans le Magazine des Auteurs : www.sacd.fr)

 
D'un 11 septembre à l'autre, histoire d'une compagnie éphémère

Un film de Guy Girard, produit par Jean-Marc Giri, Le Veilleur de nuit, et Jean-Charles Morisseau, bientôt diffusé sur France 2.

Ce film a principalement été tourné avec trois classes de première de la Seine Saint-Denis. Depuis la rentrée 2010 et tout au long de l'année scolaire, ils répètent ensemble sur le texte de Michel Vinaver 11 septembre 2001, écrit dans les semaines qui ont suivi la destruction des TwinTowers, avec la volonté de questionner cet événement majeur du début du XXIème siècle et de s'interroger sur son impact actuel, conscient ou inconscient, pour des jeunes qui avaient 7-8 ans à l'époque et sont d'origines sociales, culturelles et religieuses très diverses.

Le film réalisé par Guy Girard suit ces lycéens, qui n'ont aucune expérience théâtrale et qui ne se connaissaient pas d'un lycée à l'autre en début d'année. Depuis les premières réunions de présentation du projet aux élèves jusqu'à la représentation sur la scène du Théâtre de la Ville le 11 septembre 2011, les week-ends et les semaines de répétitions pendant les vacances scolaires où ils se retrouvent réunis autour d'un objectif commun, on y assiste aux grandes étapes d'une véritable métamorphose des jeunes acteurs. Tout comme dans la pièce de Michel Vinaver, les clichés sont écartés pour laisser place à un film, vibrant d'émotion, d'humour et de poésie.

Au fur et à mesure, des personnalités se dégagent et s'affirment ; des enjeux nouveaux se dessinent ; et une histoire s'écrit en marge du projet théâtral. Le documentaire de Guy Girard raconte tout cela avec une infinie sympathie sans occulter les moments de tension qui traversent cette rencontre artistique et humaine avec en toile de fond les attentats du 11 septembre 2001.

D'un 11 septembre à l'autre, histoire d'une compagnie éphémère
© DR
 
 
 
 
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