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Paroles d'auteur

 
Clémence Weill
© Juan-Manuel Abellan
Paroles croisées | Un entretien avec Clémence Weill, par Sabine Bossan

 

Sabine Bossan Pourquoi ce titre Pierre. Ciseaux. Papier. ?

Clémence Weill Il y en a un qui gagne et un qui perd sur l'autre à chaque fois, et c'est très aléatoire. C'était le point de départ de cette pièce. Dans notre société à nous, à la base, parce que je suis un homme, parce que je suis une femme, parce que je suis jeune, parce que je suis vieux, parce que je suis de telle classe sociale, sur qui ai-je le pouvoir ? Et à la fin de l'action, comment ce pouvoir peut-il s'inverser ?


SB Comment vous est venue l'idée d'écrire cette pièce ?

CW Le postulat de départ, c'était vraiment un rapport de pouvoir entre une femme de 35 ans et un homme de plus de 55 ans. Au départ, ils ne devaient être que deux et il en a fallu un troisième pour que l'équilibre fonctionne.


SB Cette pièce se distingue-t-elle de votre mode d'écriture habituel ?

CW Rétrospectivement je me mets à faire des ponts, des corrélations. L'énoncé au public, je l'ai peu écrit mais en tant que metteur en scène je l'ai beaucoup pratiqué. Le moment où il faut que la fiction s'arrête et qu'on parle avec le public, en tant que metteur en scène j'y suis toujours revenue. Je ne me résouds pas à faire croire à une fiction pendant une heure et demi si on ne l'arrête pas et qu'on dit : on est tel jour et il est telle heure.


SB Il y a dans votre pièce des décalages, de l'ironie, de la loufoquerie, ce qui la rend très agréable à la lecture et donne envie de la voir interprétée. Quels sont les projets la concernant ?

CW Elle va être montée en avril 2016 par Laurent Brethome et sa compagnie Le menteur volontaire. Il avait fait la mise en voix du texte au Rond-Point en avril l'année dernière et il la reprend avec les mêmes comédiens. La création aura lieu au théâtre Daniel Sorano à Toulouse, et elle sera notamment ensuite de la mi-avril à la mi-mai au Théâtre du Rond-Point.


SB On dirait une enquête psychologique et critique, la vie des trois protagonistes est disséquée et nos préjugés nourrissent le cœur de l'intrigue. Notre esprit critique est mis à contribution, on se raconte des histoires, on cherche des liens. L'avez-vous construite ainsi exprès ?

CW Sur l'activité du spectateur/lecteur oui. Et c'est juste nous obliger à faire ce qu'on fait machinalement, c'est-à-dire juste prendre conscience de nos préjugés. Ce qu'on fait à longueur de journée.


SB Votre métier de comédienne est-il très présent dans ce que vous écrivez ?

CW De comédienne pas vraiment, de metteur en scène oui. Mon rapport au plateau, oui. Je travaille tous mes textes à voix haute, et j'ai toujours à l'esprit qu'il faut qu'il y ait de la matière à porter pour les acteurs, que je ne dois pas leur faciliter la vie.


SB Auriez-vous souhaité faire la mise en scène de Pierre. Ciseaux. Papier. ?

Pas du tout ! C'était même une contrainte de départ pour cette pièce. Avant j'écrivais beaucoup mes textes au plateau et, sur un texte que je mettais en scène, on m'avait beaucoup reproché d'écrire un spectacle et pas un texte. Alors j'ai décidé que dans Pierre. Ciseaux. Papier., il y aurait une douche et un micro, qu'il n'y aurait pas une didascalie, que je n'expliciterai rien, et débrouillez-vous avec ça. Ce que j'ai voulu dire avec ce texte, je l'ai mis dedans avec des mots et je serais presque redondante si j'en faisais la mise en scène. Tant mieux que quelqu'un vienne y rajouter son point de vue et tirer le fil qui lui plaît à lui.


SB Les faits divers ont une place importante dans vos créations, ils servent de contrepoint.

CW Je parlerais plutôt de faits d'actualité. Je ne crois pas trop à l'idée romantique de l'inspiration, mais je suis vraiment en quête de comprendre comment on vit aujourd'hui, comment les autres vivent différemment, de voir midi ailleurs qu'à ma porte, d'essayer de comprendre la réalité des autres, de ne pas la juger mais d'en faire des personnages, d'offrir cette galaxie-là. C'est ma totale incompréhension du monde qui lance le truc, j'en trouve toute la journée, du sordide au plus léger. Psychologiquement et sociologiquement je me pose la question : qu'est-ce que ça veut dire que ce petit bonhomme en soit venu à dire ça et à faire ça ?


SB Les auteurs sont souvent associés à la solitude, mais cela ne semble pas être votre cas.

CW Pas trop non. Je viens du plateau et surtout je viens d'une école de formation de troupe, l'école Claude Mathieu. Depuis vingt ans, quand on sort de cette école, on a un peu trouvé sa famille, on ne se lâche pas. Tout mon boulot s'est construit là. En revanche, Pierre. Ciseaux. Papier. je l'ai vraiment écrite enfermée chez moi, sans troupe, sans projet de mise en scène. J'ai découvert une autre forme de liberté supplémentaire en étant loin, non pas des gens mais des institutions, des contraintes de production, de la faisabilité de la mise en scène. Dans ma petite caverne, j'écris et je dis absolument ce que je veux. J'arrive de mieux en mieux à trouver mon équilibre entre ça et la vie de troupe.


SB La vie de troupe, c'est avec les compagnies qui vous passent des commandes de textes ?

CW Des compagnies ou juste des metteurs en scène. C'est très présent depuis deux ans dans mon travail. J'appartiens aussi à un collectif de comédiens, auteurs, metteurs en scène Des clous dans la tête. On écrit sur de l'actualité immédiate, on joue le soir-même et deux jours après ça aura changé avec l'actualité. Dario Fo appelait ça du « théâtre à brûler ». Je crois que j'écris tous mes textes avec des voix d'acteurs derrière. Ou alors j'écris en regardant l'impro et puis je note quelques phrases et je m'enferme pour écrire le texte. Au final c'est souvent assez loin de ce qui a été décidé par le metteur en scène. Soit je n'y arrive pas parce que je suis une sale gosse, soit la réalité de l'écriture est plus forte que le concept.


SB Avez-vous encore le temps d'être comédienne ?

CW J'avais fait une petite pause et cette année on m'a demandé de jouer dans un projet de théâtre documentaire sur le nucléaire, un super texte qui s'appelle L'Atome de Julien Avril, et il fait également la mise en scène.


SB Quels sont les moyens pour un auteur de rencontrer d'autres auteurs de sa génération ?

CW Je vais parler d'ACME*. Avec Aurianne Abécassis, on s'est rencontrées lors d'une résidence d'auteurs à La Chartreuse. Avec Marc-Antoine Cyr, nous étions tous les deux invités à une table ronde sur l'écriture féminine au CNDA de Grenoble. Solenn Denis c'était aux Journées des Auteurs à Lyon parce qu'on avait toutes les deux gagné et qu'on a participé aussi une table ronde. Et Jérémie Fabre a rencontré Aurianne dans un festival où ils étaient auteurs associés. Que des trucs institutionnels. Ce sont les premiers auteurs de ma génération que j'ai rencontrés et c'était formidable. Nous avions cette même envie de questionner notre génération d'auteurs, pas pour une question d'âge mais parce qu'on s'est mis à écrire au même moment de l'Histoire. Quand on a créé ACME - officiellement en juin 2014 ! - on se demandait ce qu'on allait inventer comme club qui ressemblerait à notre génération. Notre seule référence, c'était la Coopérative, on les connaît, mais sans que ce soit mieux ou moins bien, ce n'est pas notre génération. Alors on s'interroge là-dessus.

*ACMÉ (Appuyés Contre un Mur qui s'Écroule) est un club obstiné d'auteurs contemporains cools normalement névrosés aux prises avec un fort sentiment d'imposture, mais néanmoins largement édités, primés et joués en CDN (malgré les apparences). Aurianne Abécassis, Marc-Antoine Cyr, Solenn Denis, Jérémie Fabre, Clémence Weill.


SB Qu'est-ce qui vous a rapprochés ?

CW Un truc très humain. Le club est devenu ce que chacun venait y chercher. Mais au départ c'est venu d'une réponse à une forme d'isolement quand même. Je me suis retrouvée un jour à devoir écrire plus, en dehors de mes productions de plateau, et à me dire : oh là là je n'ai fait aucune école d'écriture, je me suis formée sur le tas mais comment font concrètement les autres ? J'ai eu l'idée de les appeler de leur proposer de créer un club. Chacun cherchait quelque chose de complètement différent, c'est sûrement pour ça que ça a marché. Moi je cherchais des méthodes d'écriture et à questionner la génération ; Jérémie voulait s'interroger sur la politique, sur une parole commune d'auteurs face aux institutions ; un autre voulait avoir des retours sur ses textes ; d'autres voulaient essayer des formes. La première question qui s'est posée c'est la légitimité. Pourtant chacun peut être content de là où il en est à trente ou trente-cinq ans, mais pour une raison ou une autre, il se pose la question de sa légitimité. C'est sûrement un vrai truc de notre génération et un vrai moteur d'écriture.


SB Projetez-vous d'écrire collectivement ?

CW C'est ce qu'on fait à chaque fois qu'on se retrouve ! La pièce s'appellera Appuyés Contre un Mur qui s'Écroule. Une œuvre en perpétuel écroulement et reconstruction. Hyper libre sur la forme et où se confrontent nos différentes formes d'écriture. C'est comme un labo, il n'y a aucune contrainte de production, de deadline. Une fois par trimestre, on s'enferme trois jours et on parle, on débat, on écrit, on réfléchit à ce que c'est la critique ou l'accompagnement d'auteur. A la fin on ouvrira au public et on verra ce que ça donne.


SB Qu'est-ce que vous écrivez en ce moment ?

CW J'ai plusieurs pièces à terminer. Les Petites Filles par A + B, en collaboration avec la metteur en scène Sarah Lecarpentier et la compagnie Rêvages, qui doit être créée en mars au Grand Bleu à Lille. Une autre pour l'édition selon ce que je veux faire plus tard. Et puis il y a une commande dont le thème est fixé que je vais devoir me mettre à écrire. Celle sur les superstitions que j'ai commencée à La Chartreuse l'année dernière et que j'ai poursuivie en Inde, à laquelle je tiens beaucoup. Ca fait beaucoup de chantiers. Et puis c'est tellement dur de savoir quand une pièce est finie et de l'envoyer. De faire cette confiance-là.


SB Vous êtes musicienne, vous avez suivi des cours d'histoire de l'art, de comédie. Vous aimez apprendre des langues étrangères. Vous êtes très engagée. On dirait que rien ne peut étancher votre soif de connaissances et de créations.

CW Je suis très curieuse et je trouve un peu tout passionnant. Peut-être que ça vient de la précarité de ces boulots-là et du fait qu'il faut toujours réinventer un nouveau projet. Energie du désespoir ? Appétit de vivre ?


Entretien réalisé par Sabine Bossan avec Clémence Weill
12 février 2015
 
 
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